Préface d’Ephemera, de Michel Vieulle

J’ai eu l’immense honneur d’écrire la préface d’Ephemera de Michel Vieulle, publié aux éditions Au Pays Rêvé. Sans plus attendre, la voilà.


Serait-ce à cause des neurones miroir ? Vous savez, ces neurones qui présentent une activité quand un individu effectue une action, par exemple saluer de la main, lorsqu’il observe cette action ou, simplement, imagine un individu le faire ? Ils s’activent comme si c’était soi que l’on percevait à travers l’autre ─ et vice versa. Ces neurones, découverts dans les années 1990, joueraient un rôle fondamental dans l’apprentissage et l’empathie. Serait-ce donc à cause d’eux, si, quand je lis les textes de Michel Saint Dragon, je ressens fortement l’émotion transmise ?

Tellement fortement, que j’en oublie qui je suis, que je me fonds dans la peau d’un autre, auquel je donne forme dans ma tête, que j’habille d’un costume noir de cuir et de métal, que j’imagine sec mais traversé de l’énergie du soleil noir. Pas très grand. Un adolescent à la sensibilité exacerbée, baudelairien, se cognant aux angles aigus et coupants de la réalité, le monde tel qu’il est, dégoûté de ce qu’il voit, en colère contre l’absurdité, à deux doigts de s’avouer vaincu ou de se rebeller violemment contre la monotonie, les nécessités, les responsabilités. En cet ado un peu bat cave, un peu teuffeur, un peu souffre-douleur d’une classe d’acharnée normalité, une force latente menace instamment d’exploser.

À deux doigts seulement. Car, au contraire d’autres écorchés vifs, la voix, la voix si puissante, conductrice, de Michel, qui fait de lui un jeune maître déjà incontesté du slam, possède des accents de résilience, de volonté de réaliser un monde meilleur.

Volonté de dépassement, de réalisation, d’apaisement. Avec la bonté, l’empathie et l’espoir comme fondements. L’amour, des autres et de soi-même, reste l’horizon subtil des tableaux que dépeint Michel.

Des tableaux bariolés et chatoyants, empruntant à différents registres de langage, du plus accessible au plus érudit, partouzant sans vergogne pour atteindre le but fixé : transmettre au plus juste une émotion, une réflexion, au plus prés de la pensée de celui qui l’exprime, au plus prés des pensées de ceux qui la reçoivent.

Cette faculté de transmission dépasse la simple évocation de ce qui est déjà connu, ou la reconnaissance de formes dans lesquelles on se vautrerait. La poésie de Michel touche, par exemple, des domaines qui me sont largement étrangers. La nature, les chemins rocailleux de montagne, les balades au petit matin dans le givre mordant, les aigles, Bambi… m’en touchent une sans faire bouger l’autre, si je puis me permettre. D’habitude. Or là, quand je lis Le Lien, Étoile de rosée ou Mon spleen, je ressens la physicalité du minéral et de l’organique. Je me laisse bercer par la voix chthonienne. L’ubik, la droite, me deviennent des concepts tout à fait maîtrisés. À moins que cela ne soit l’adret et l’ubac.

Ainsi, les connexions neuronales que provoquent la lecture des textes de Michel agitent en moi des aires inexplorées, mais dont l’étrangeté ne provoque pas de rejet, au contraire. Elles m’étendent, me font sentir en rapport avec un autre, dans une intimité qu’il a définie par l’exposition même de son âme dans son intégrité.

Cette intimité est telle qu’on pourrait la qualifier de fraternité. Oui, lire Michel me l’a rendu frère.

Alors à la question : « Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle, dis-moi qui est la poubelle, dis-moi qui est le trou de balle ? » je réponds sans hésiter : « Le trou d’balle-dour, comme toujours. »

Voilà où mène la lecture d’Ephemera : dans des contrées étranges où l’imaginaire peut se développer et où toutes les fantaisies peuvent s’en donner à cœur joie. Tout ça, c’est de la faute aux neurones miroir.

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A propos Marc Mahé Pestka

Ecrivain, game designer, explorateur de littérature interactive depuis quelques décennies, déjà.

Une réponse à Préface d’Ephemera, de Michel Vieulle

  1. Ghislaine dit :

    Belle préface Marc ! J’aime….

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