Sous-marin

Pied droit. Pied gauche. Pied droit. Dans dix minutes, je suis rentré chez moi. Je vais vite, mais pas trop. Parce que ceux qui vont vite, on sait qui sait : des gens qui veulent se faire remarquer. Et moi, je ne veux pas qu’on me remarque. Pas encore.

Ma marche est parfaite : je passe suffisamment rapidement entre les gens pour qu’ils ne puissent pas me détailler. Ils ont juste le temps d’apercevoir un homme entre vingt-cinq et trente ans, habillé en noir, avec quelques cheveux foncés qui sortent d’une casquette noire (le logo des New York Yankees est aussi noir : discret) et tombent sur la nuque. Ils ont du mal à distinguer mon visage : je regarde par terre, comme si une fissure pouvait tout à coup s’ouvrir dans le trottoir, et m’emporter, et comme je ne veux pas, je regarde scrupuleusement le macadam. Tout au plus, noteront-ils des grosses lunettes noires en écailles. Et ils penseront, un rien condescendant peut-être : « Tiens, mais c’est Truc, le souffre-douleur de la classe de seconde ». Ils n’auront pas tort, les gens. À l’école, tout le monde se foutait de ma gueule. Comme tant d’autres, je suis un obscur, un de ces timides qui baissent la tête, comme s’ils devaient payer toute leur vie durant le prix d’avoir eu l’honneur (ou le malheur) de naître.

Autre avantage de ma démarche : les gens défilent si rapidement autour de moi, et moi, je reste si absorbé dans la contemplation du sol, que je ne vois que des traînées colorées en guise de visages. En cas de problème (un accident de la route, ou une altercation, ou une arrestation, ou… tout peut arriver dans une rue, il suffit de regarder la télé pour s’en rendre compte), il faudra trouver un autre témoin que moi. Et je ne mentirais pas à la police, si elle m’interrogeait : vraiment, je ne sais pas qui je croise, quand je marche dans la rue.

Mes yeux restent fixés sur la ligne que dessine le rebord du trottoir avec la route. Mon esprit est collé à cette droite sans début ni fin, qui m’accompagne le long du chemin. Mais je reste vigilant ! Pas question de me laisser surprendre par des voyous, des chauffards, des exaltés, ou des psychopathes. J’écoute les bruits de la ville, les gens qui passent autour de moi, les voitures. J’entends toujours parfaitement les gens rire, quand je passe près d’eux. Pas besoin de me retourner pour savoir qu’ils se moquent de moi, de ma démarche empressée et de ma tête baissée. Je m’en fiche pas mal, de ce qu’ils peuvent penser : de toute façon, je les ignore. Ça fait bien longtemps que je me suis entraîné à ne plus souffrir des moqueries des autres. Faire le gros dos, penser à autre chose. Ne pas oublier que je suis supérieur à tous ces abrutis, que si je voulais, je pourrais les détruire. C’est simple.

Dans le monde réel, je suis faible et petit. Mais sur le net, je me venge. C’est peut-être la seule chose qui me permet de ne pas complètement péter les plombs. Dans le cyper-espace, je suis dieu, D1eU. Même mes patrons, qui me méprisent, ont besoin de moi. Ils ne comprennent rien à rien, ils sont nuls. Incapables de faire marcher autre chose que Word ou Excel. Sans leur Administrateur Système, ils ne sont rien : paumés, foutus, misérables. Oui, je suis un cyber-dieu. Et j’emmerde le monde entier.

Pied gauche. Pied droit. Pied gauche. D’ici une minute, je vais me retrouver à la grille de l’immeuble. Je vois la résidence qui se dessine déjà à la périphérie supérieure de mon champ de vision. Un gros bloc de béton beige. Sans vraiment que je le veuille, mon pas ralentit. Je ralentis ! Mais bordel de bordel ! Pourquoi est-ce que je me joue des tours comme ça ! Je reprends vivement mon allure, en mettant un coup de col. Ne jamais relâcher sa surveillance.

Ça y est, je suis face à la grille. Je tapote le code d’entrée, après avoir vérifié que personne ne tournait autour de moi. On sait comment ça se passe : des marginaux qui, sans en avoir l’air, regardent discrètement le code, et reviennent la nuit pour cambrioler. Ou pire. Il n’y a pas de limite aux horreurs que l’humanité peut imaginer. Sans même que la police ne puisse intervenir, c’est là tout le problème.

La grille grise de l’immeuble grince quand je l’ouvre, je me faufile à l’intérieur de la résidence, je referme : sauvé ! L’épreuve du soir a été passée avec succès, et c’est la plus dure de la journée.

Le matin, quand je vais au boulot, les choses ne sont pas pareilles. Les gens sont endormis, et moi aussi. On est moins concernés par les autres. Comme dans une bulle de sommeil, que rien n’arrive à percer.

Ensuite, il y a le travail.

Au début, ça a été une épreuve terrible, le boulot. Je ne connaissais personne, mes supérieurs hiérarchiques me mettaient la pression. J’ai cru que j’allais démissionner au moins dix fois. Mais maintenant, ça va mieux. Je joue bien mon rôle. Gentil employé qui fait là où on lui dit de faire. Pas de vague, un obscur qui n’a pas de collègues de bureau, que tout le monde ignore. Je respecte scrupuleusement la hiérarchie. À force, je sais qui est à quelle place et… qui mérite son salaire ou pas.

Eh bien ! ça m’étonne toujours, mais il n’y en a pas beaucoup, des gens qui sont à leur place, dans la boîte. La plupart du temps, ce sont des incompétents qui sont en poste. On se demande comment ils ont fait pour y arriver. Enfin, moi, je ne me le demande pas : je sais que c’est copinage et compagnie. Je n’utilise en rien tout ce savoir, je ne le communique à personne. Je suis dépositaire de secrets qui pourraient couler la société, et personne ne s’en doute.

Une fois ma journée terminée, retour au bercail. LA véritable épreuve. En soirée, les gens sont parfaitement réveillés : agressifs, malpolis, malintentionnés. Ils saisiraient n’importe quel prétexte pour affirmer leur prétendue supériorité. Une bousculade, un regard de travers, ou que sais-je encore ? Et c’est parti : insultes, bousculades et peut-être bagarre. Je le sais, je les vois les gens, alors que je rentre rapidement chez moi, la tête baissée, mais tous les sens aux aguets. J’ai déjà été vaguement témoin d’accrochages, entendant les bruits et les paroles, refusant toute certitude visuelle. Des gens qui s’énervaient, pour une place de parking disputée, pour une discussion d’ivrogne tournant au vinaigre.

Heureusement, jamais de bagarres. Je ne me suis jamais retrouvé confronté à une véritable agression, une situation injuste dans laquelle un fort tape sur un plus faible pour affirmer sa volonté et lui fait vraiment mal. Ça aussi, ça fait partie de l’épreuve : éviter les situations qui pourraient dégénérer.

Parce que je la connais bien, la réponse à cette question que parfois on se pose, pour jouer à se faire peur : si tu étais témoin d’un viol, d’un vol ou d’une ratonnade, qu’est-ce que tu ferais ? Rien, je ne ferais rien. Je n’en ai pas la force, ni les moyens. Je suis un obscur, un petit, un lâche, un pleutre, un mouton… une merde, quoi. Et ça ne me dérange même pas. Au contraire, je remercie tous les jours la providence de ne pas avoir posé sur mon chemin ce genre d’épreuves. Moi, je ne suis pas un héros. Du moins pour le moment.

L’ascenseur met un temps infini à venir. C’est un vieil appareil. Depuis que je suis rentré dans l’immeuble, je respire mieux. C’est comme si l’étau s’était un peu desserré autour de ma gorge. Mais je ne suis pas encore en sécurité. Il suffit de regarder les graffitis inscrits sur les murs pour s’en rendre compte : dans cette résidence à loyer modéré, des sauvages ont réussi à s’infiltrer. Le voyant de l’ascenseur ne fonctionne plus, mais le signal sonore me prévient qu’il est arrivé. Les portes s’ouvrent en couinant. Personne à l’intérieur, parfait. Je m’engouffre dans la cabine, appuie sur le bouton de mon étage. Dans trois secondes, la cabine se mettra en branle.

Soudain, un bruit de course résonne dans le hall. Plusieurs pas précipités, ainsi qu’un cri : « Attendez ! » Qu’est-ce que je fais ? J’appuie sur le bouton d’ouverture des portes, ou j’espère qu’ils n’iront pas assez vite pour atteindre le bouton d’appel ?

Je n’ai pas envie de voir des gens. Sans bouger d’un millimètre, je fais une prière silencieuse, qui n’est malheureusement pas exaucée. Les portes qui étaient sur le point de se clore, se rouvrent, laissant la place à un couple, qui termine sa course en me bousculant presque. Je maugrée, me serre dans un coin et pense intérieurement : « Pouvez pas faire attention, non ? » Maintenant qu’ils sont dans l’espace exigu de la cabine, je ne peux plus les ignorer. Je les regarde brièvement, hoche la tête pour leur signifier mon bonjour, et dirige dare-dare mon regard vers mes chaussures. Le coup d’œil que j’ai jeté m’a renseigné sur ce qu’ils étaient. Ça me suffit. Ils doivent avoir à peu près mon âge, la trentaine. Ils sont habillés à la dernière mode, pour ce que j’entr’aperçois. Encore des victimes de l’apparence. Ils parlent fort durant tout le trajet, rient, font des gestes. Je suis obligé de relever la tête pour pouvoir esquiver un mouvement déplacé, le cas échéant, et les vois mieux. Ils sont beaux, la fille surtout. Ils respirent la vie et la bonne humeur. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’ils sont dangereux, qu’ils vont me frapper parce que je ne suis pas beau.

La fille a mis un parfum entêtant, qui me donne envie de vomir. Je réprime un haut-le-cœur, et soudainement, j’ai envie de les cogner. Juste envie de leur décrocher à chacun un direct dans la figure, et qu’ils cessent d’exister. Ça passe comme c’est venu, et je suis soulagé. Un moment, j’ai cru que je n’allais pas pouvoir me contenir : il allait y avoir du sang.

Quand l’ascenseur s’arrête à mon étage, je file le plus vite possible, sans leur jeter un regard.

J’ouvre frénétiquement les trois verrous de la porte de mon appartement, me propulse dans l’entrée, referme la porte, verrouille les loquets en vitesse, m’adosse. Respire.

L’affiche de Wolverine qui se découpe en bleu et rouge sur le mur en face de moi me souhaite, comme tous les jours, la bienvenue. Le héros a l’air vraiment très énervé. Un rictus dévoile ses dents pointues, des veines saillent sur ses biceps, et ses griffes dégoulinent de sang. Il a la rage ! Moi, ça me redonne confiance, de le voir. Je lui fais un clin d’œil en retour, et entreprends de me mettre à l’aise. En même temps que j’enlève ma veste noire, je jette cet insupportable masque de banalité que je suis forcé de porter toute la journée.

Tout le monde croit que je n’existe pas, que je n’ai rien d’intéressant à dire, que je suis un mou qui ne connaît pas l’excès : ce n’est pas vrai ! J’aime tout ce qui bouge, la violence, les grands sentiments. Mais je ne suis pas un imbécile : je sais bien que je ne suis pas encore prêt. Alors en attendant, je fais semblant. J’affecte d’être invisible, mais c’est pour mieux me préparer. Et j’ai plutôt bien réussi mon maquillage ; mais ÇA ME COÛTE ! Parfois, j’en ai vraiment marre. J’ai l’impression que je vais craquer, et que ça va faire mal.

Après une dure journée de labeur, c’est normal d’avoir faim. Je me précipite sur l’immense congélateur et en retire une pizza. Dans dix minutes, je mangerai. En attendant, je jette un œil sur le programme télé, constate que ce soir encore il n’y a rien d’intéressant. Des téléfilms débiles pour mongoliens, de la téléréalité pour dégénérés.

Alors qu’une odeur de quatre fromages se répand progressivement dans le deux pièces, j’inspecte ma tablette, à la recherche de ce que je vais faire.

Films et sites de streaming : j’ai déjà vu tout ce qui m’intéressait au moins deux fois, et certains, comme Braveheart, Conan le Barbare et tous les Marvel, une dizaine de fois.

Jeux : pas envie, ce soir, d’exterminer des adversaires. Pas assez d’énergie, la journée a été dure, et l’idée de me jeter dans une bataille me fatigue déjà. Candy Crush ? J’ai arrêté après six mois : trop addictif, je perdais mon temps et c’était toujours pareil, à la fin.

Musique : écouter un bon vieux metal, plein de hargne et d’énergie, tout en réfléchissant au meilleur moyen à mettre en œuvre pour changer la situation ? Non, ça ne m’intéresse pas trop. Pas de bruit ce soir, pas de furie.

Réseau sociaux : non. Jamais.

Je repose la tablette sur la table basse / bureau / plan de travail. Heureusement, en équilibre instable, les trois piles de comics s’offrent à mon regard. Je souris en même temps que retentit le ping du micro-onde. Ouais… c’est ça que je vais faire : me lire une bonne dizaine d’épisodes de.. de… Wolverine ? Non, plutôt Ghost Rider, le justicier absolu, à la tête de mort entourée de flammes. La vengeance à l’état pur.

Une pizza, un litre de Coca et deux Metallica plus tard, je sens la fatigue me piquer les yeux. Je jette à la poubelle les cadavres, et regarde l’horloge murale du salon : il est presque minuit !

L’heure a sonné. Je vais à mon ordinateur, lance mon navigateur Tor, vais sur un service VPN, à partir duquel je me connecte à un proxy web. Voilà, personne ne peut désormais me retrouver à partir de mon adresse IP : je suis complètement anonyme. Je vais sur quelques sites bien choisis pour savoir s’il y a une cible particulière à viser : personne, aujourd’hui. Alors j’ouvre les profils Twitter, Instagram ou Facebook de quelques-unes de mes victimes préférées et utilise un de mes faux comptes pour les agonir d’injures. Ces mauvais, ces idiotes, ces pourris, ces féminazis, ceux qui se croient poètes ou philosophes, ces gauchistes sans cerveau ni couilles, tous ces abrutis qui nous polluent avec leurs idées, c’est à mon tour de les pilonner. Avec moi, ça fait mal. Ils en prennent plein la gueule et je me marre. La vérité sort de ma bouche, personne ne peut m’empêcher de salir leur journal, leurs productions, leur réputation. Je lis parfois avec satisfaction leur impuissance à me faire taire, leur angoisse devant un tel déchainement de haine. Les nazes, les faibles ! Je suis le bras armé de la justice, je venge tous ceux qui sont obligés de subir leur connerie. Je suis la justice.

Au bout d’une grosse demi-heure, je n’en peux plus. Exténué, je file me coucher. En moins d’une minute, je dors à poings fermés.

Je me retrouve chevalier, sorte de barbare avec des francisques terribles. Sur mon cheval, je traverse des plaines remplies de morts-vivants, que je tranche à tours de bras. Je combats des sorciers, qui me jettent des boules de feu, que j’écrase de mon poing aussi énorme que mes bras. Des goules se jettent sur moi, je mords à pleine bouche dans leurs cous pourris. Je ris, je hurle dans le vent : je suis libre !

Le buzzer du radio réveil m’agresse. Une nouvelle journée commence.

Me lave, mange, m’habille. Fatigué. Jette un dernier coup d’œil à Wolverine. Ferme les trois verrous de la porte.

Aujourd’hui, la chance va me sourire : je vais me faire piquer par une araignée radio-active, je vais trouver une amulette dans laquelle un esprit est enfermé. Je vais devenir un héros. Je ne serai plus jamais Monsieur-Tout-Le-Monde. Et là, ça va faire mal !

En attendant, je marche dans la rue, évite un pouilleux qui dort dans son vin sur le trottoir. Faire gaffe.

Pied droit. Pied gauche. Pied droit.

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A propos Marc Mahé Pestka

Ecrivain, game designer, explorateur de littérature interactive depuis quelques décennies, déjà.

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