L’assistante

Ils avaient vingt-deux ans. Leur période d’apprentissage des rouages fondamentaux de l’économie, ils l’avaient mise à profit pour devenir les meilleurs amis du monde. Et s’enrichir. Daniel ne faisait rien sans Séb. Sébastien semblait perdu sans Dan. Quand on voyait l’un sans l’autre… c’est qu’un des deux avait été pris d’une envie pressante. Des bruits couraient même qu’ils demandaient à leurs éphémères amies si ça ne les dérangeaient pas… enfin, vous voyez. Inséparables.

Jusqu’à cette rentrée de troisième année. Bien évidemment, ils avaient pris la même spécialisation : finance. Leur point fort. Celui qui leur avait permis de faire considérablement fructifier l’emprunt étudiant.

Daniel marchait à l’intuition. Il « sentait » les boîtes, sans prendre la peine d’analyser les bilans. Voletait d’une valeur à l’autre, passant sans arrêt des ordres sur son ordinateur. Avec des coups de génie. Torero dans ses habits de lumière, précieux, stylé.

– Un taureau, ça se regarde en face et ça se mate, disait son père, qui en savait quelque chose. Consultant en stratégie financière au pays basque.

Sébastien était le roi de l’analyse chartiste. Les moyennes mobiles à 50 et 200 jours, les tunnels, il les dessinait mentalement. Rien qu’en voyant l’évolution d’un cours, il savait s’il fallait vendre ou acheter. Pour lui une courbe ne valait que par ses têtes et ses épaules. Comme lui, l’ours.

Puis il y eut Hélène.

Chemisier fin aux deux boutons défaits, laissant deviner une gorge à la peau satinée, longs cheveux bruns retenus par un sage bandeau, tailleur strict mais tellement fantasmatique, fossettes espiègles. Lorsqu’ils la virent sagement debout à côté de Mme Junkbonds, leur cœur fit un bond dans leur slip. Leurs regards scotchés sur elle, ils se dirigèrent vers le dernier gradin, manquant trébucher sur les sacs dans la travée.

– Dan, t’as vu l’assistante ?

– Gloire à la Finance !

– Magnifiques épaules, non ? Quel visage !

– Une coquine ! Je suis certain que c’est une coquine.

– Nan, c’est pas possible… Elle a l’air tellement innocent.

– Crois-moi, Seb, cette fille là, si on veut…

– Dites, les deux du fond… Ça ne vous intéresse pas les opérations de haut de bilan ?

Ils se redressèrent de concert, le rouge aux joues. Au milieu de l’estrade, elle pointait un doigt accusateur sur eux. L’amphi s’était retourné, ricanant déjà.

Tandis que Seb se souvenait brusquement que les lacets de ses mocassins étaient défaits, Dan répondit nonchalamment :

– Si, si ! Les fusions, c’est génial ! A condition de bien choisir sa proie… et d’avoir la liquidité.

Hélène soutint le regard moqueur.

– Certes, mais il existe de nombreux moyens de contrer une OPA hostile. Quelqu’un dans la salle connaît-il les techniques ?

– La parachute doré, la politique de la terre brûlée, la pilule empoisonnée…

– Dites-nous donc ce qu’est la pilule empoisonnée Sébastien, interrompit Mme Junkbonds de son accent anglais traînant, coupant net le début d’une logorrhée qu’elle savait interminable.

L’assistante eut un regard de reconnaissance envers la prof. Elle n’avait pas été préparée au sketch.

– C’est une technique utilisée par une société visée par une OPA hostile. Elle consiste à augmenter le capital en en réservant la souscription aux actionnaires actuels. Les nouvelles actions ou les bons de souscription sont bien évidemment proposés à un cours avantageux. Le capital est dilué. De ce fait, la prise de contrôle de la société visée devient très coûteuse…

Dan tira son ami par la manche.

– Arrête de faire le têtard ! Et assieds-toi ! On a une stratégie à mettre en place. Cher associé, nous allons lancer une OPA sauvage !

– Tu rigoles ? Elle est plus vieille que nous !

– Justement ! Marché stagnant ! On prend le contrôle, on dégraisse, et on tient la poule aux œufs d’or.

– Conclu, vieux.

Ils l’assaillirent de questions à la fin du cours. Pertinentes. Si bien qu’Hélène accepta de les accompagner un soir dans un bar pour en discuter.

L’apéro se transforma en dîner. A force d’être drôles et brillants, Dan et Seb la firent sortir de son rôle d’assistante. Après son diplôme, elle avait été trader pendant deux ans. Fatiguée, ayant perdu tous ses amis pour cause d’indisponibilité professionnelle, elle désirait maintenant s’orienter vers l’enseignement. D’où le DEA et le poste d’assistante. Elle voulait un bon boulot pas trop fatiguant et bien payé. Qui lui laisserait le temps de profiter de ses loisirs.

– Parce que bon, comme ça, j’ai l’air très bessbège, mais il ne faut pas se fier aux apparences. J’aime bien la techno, les films de Tarantino et d’Ovidie, l’aïkido, l’internet et l’herbe qui rend dingo.

À deux heures du matin, lorsque le bar ferma, elle accepta de les suivre chez Dan (avec les filles, ils atterrissaient toujours là : le DVD, les piles de CD, les meubles design, ça fait passer un message rassurant). Ils fumèrent un pétard et s’abîmèrent dans des rires convulsifs. Leurs yeux brillaient. À cinq heures, elle regarda sa montre, mit une bonne minute à la contempler stupidement et s’écria horrifiée :

– Faut que j’y aille ! J’ai cours à 10h00. La tête que je vais avoir.

– Pas grave la tête que tu auras, c’est celle de maintenant qui compte.

– T’as raison Dan, mais je vais quand même y aller.

Elle leur fit deux grosses bises, appuyées. Et s’en alla.

– Finalement, elle ne sera peut-être pas hostile, notre OPA.

– Tant qu’il n’y a pas eu le premier creux ou la première bosse, on ne peut jurer de rien. La tendance a besoin du long terme.

– Et moi j’ai besoin de dormir. Tu peux rester si tu veux.

Cette nuit-là, lit et clic-clac couinèrent de concert. Discrètement toutefois et avec un décalage d’une demi-heure.

***

Désormais, ils n’étaient plus deux inséparables, mais trois. Avec une assistante, en plus ! Ni les remontrances de Mme Junkbonds ni les sous-entendus n’y firent : dès qu’ils le pouvaient, Hélène, Dan et Seb se retrouvaient, papotaient, se marraient. Elle se promenait entre ses deux chevaliers servants, les tenant par la main, insouciante, belle, provocante, allant de salons de thé en cinémas, d’expositions en restaurants sympas.

Elle les galvanisait. Ils s’acharnèrent à développer leurs portefeuilles, virtuels et réels. La couvrirent de cadeaux et de dessins. Les dessins, c’était Seb. Il avait un don pour ça.

Le seul problème c’est qu’ils restèrent seulement bons amis. Ils avaient beau orienter discrètement les conversations vers la chose, elle esquivait toujours d’une pirouette. Hormis les sous-entendus, qu’ingénument elle cultivait, jamais ils n’eurent l’occasion d’aborder concrètement le sujet de la fusion. En dehors des câlins, rien.

Toute une part d’elle leur restait secrète. Ils n’osaient pas y mettre un coup de projecteur. Leur relation se vivait dans le moment présent.

En juin, après les examens, l’OPA n’avait toujours pas eu lieu.

***

Dan et Seb se dorent au soleil, lunettes noires et chemises à manche courtes, à une terrasse de café ; devisent calmement dans la chaude bise.

– Tu sais Seb, c’est peut-être la dernière fois qu’on se voit tous les trois ensemble. Toi tu commences ton stage dans une semaine, moi je rentre dans une des boîtes de Papa comme assistant DAF… et Hélène… on sait même pas. Tu crois pas que c’est le moment ? On a rien à perdre, tout à gagner.

– Ouais, ça serait pas mal de voir la fin du tunnel.

Robe d’été flottant au vent, Hélène arrive tout sourire, petit pain doré radieux sous le ciel bleu.

À peine s’est-elle assise, léger tremblement de sa poitrine ferme créant une ride sur le tissu, qu’elle les prend par la main. Serre fort.

– Les garçons, c’est génial, faut que je vous dise.

– Qquuooii ?, disent-ils presque simultanément.

Elle baisse les yeux et la voix.

– D’abord, je dois vous avouer un truc.

Le garçon arrive pour prendre la nouvelle commande. Seb veut chasser l’importun, Hélène est la plus prompte :

– Champagne ! Trois flûtes s’il vous plaît !

– C’est donc si exceptionnel ?

– Oui !

Ses yeux brillent, mutins. Elle humidifie ses lèvres ourlées d’un rapide coup de langue.

– Voilà… en fait, ça fait quelques années que je tourne des films X dans le circuit amateur. Pas tellement pour l’argent, mais parce que ça m’éclate vraiment… je suis très exhibitionniste en fait.

Dan ne réussit qu’à émettre un râle ridicule. Seb se décroche la mâchoire et serre le rebord de la table en plastique. Ses doigts sont pales de la nacre qui transparaît.

– Je sais, c’est un peu dur à entendre. Mais c’est un loisir comme les autres ! C’est ma passion. Si ça vous choque… tant pis !

Après avoir dégluti bruyamment, Dan réussit à articuler :

– Non, non, pas du tout… Et alors ?

– Alors, dimanche dernier, je vous ai dit que j’allais voir ma mère, mais en fait je suis allée à un salon du cinéma hot. J’ai rencontré un grand réalisateur et je vais avoir le premier rôle dans trois films ! C’est le début d’une grande carrière ! Je dis adieu à la finance.

– Et nous ? Tu sais très bien qu’on te court après depuis le début de l’année, interroge Seb, brusquement remis de la commotion. T’as fait l’amour à des centaines d’inconnus, et pas avec nous, tes amis !

– Je suis très déçue. Moi qui croyais que vous n’étiez que pure amitié…

Hélène ne réussit pas à jouer plus longtemps la comédie et pouffe :

– Mais que vous êtes bêtes ! Moi aussi je n’attendais que ça. Seulement… c’est pas à moi de faire les efforts. Je vous ai tendu des perches que vous n’avez pas saisies. C’est karma. Ce n’est pas maintenant qu’on va le faire.

Dan détend l’atmosphère le premier.

– T’as raison ! Je ne pourrais pas te partager avec quelqu’un d’autre que Seb. Encore moins avec des centaines de gars. Je préfère que nous soyons amis.

– Plutôt des filles que des gars, Dan. Vous les mecs, vous êtes un rien trop barbares. Possessifs et phallocentriques. Mais c’est pour ça que je vous aime bien.

Seb se claque le front, incrustant ses lunettes de quelques millimètres dans son nez.

– La pilule empoisonnée !

Hélène rit de la comparaison.

– Remarque, ça valait mieux que la politique de la terre brûlée.

Nouvelle initialement publiée dans News Bourse #15

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A propos Marc Mahé Pestka

Ecrivain, game designer, explorateur de littérature interactive depuis quelques décennies, déjà.

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