La jungle nous appelle v2.2

Au tens plein de felonnie,
D’envie et de traïson
De tort et de mesprison,
Sanz bien et sans cortoisie,
Et que entre nos barons
Fesons tout le siecle empirier
Que je ne voi esconmenïer
Ceux qui offrent reson,
Lors veuil dire une chanson.
(Anonyme)

– T’à l’heure, je volais, et sans faire gaffe, j’ai percuté une bizz-info de taré. Y avait la description des postes que Nexron ™ propose. Ça des-sou-de. Et toi, pour quelle corpo tu aimerais travailler ?

– Travailler, dans quel sens ?

– Je sais pas moi : faire de la veille, rentrer des données, décider nawak… ou alors devenir espionne.

– Guillem… c’est une illusion ! Tu crois vraiment que des gens comme nous peuvent devenir actifs ? Regarde autour de toi !

Katya commande. Guillem s’exécute.

C’est vrai : le foyer de l’université est trash. Quelque part dans l’obscurité, des paumes frappent un djembé. Pulsation monotone, atone, d’un homme alone. Cœur qui s’ennuie. Grand hangar, parallélépipède de béton soutenu par des colonnes rouillées. Des rampes de néons intermittents dispensent une lumière poisseuse et grise. Les tags, pourtant somptueux, n’arrivent pas à faire oublier la couche de crasse olivâtre qui les recouvre. Au sol, c’est un capharnaüm sans nom, flottant dans des mares d’eau croupissante. Quelques sièges éventrés supportent des étudiantes et des étudiants désœuvrés. Leurs vêtements ternes et bouffants mêlent leur camouflage à l’obscurité ambiante.

De temps en temps, un joint grésille et révèle un masque finement ouvragé de résignation ou de béat bonheur, artificiel. Au milieu de lignes noires savamment tracées, les commissures des lèvres pendent, les paupières tombent, les rides précoces se mêlent aux balafres, scarifications intentionnelles ou non, souvent. Des citoyens de la Zone tout ce qu’il y a de plus normal. Avec des moignons de bras, des doigts en moins ou en plus, des peaux squameuses. Sans extensions biomécaniques. Seuls les Parfaits peuvent se transformer. Argent trop cher.

Un rien professorale, l’étudiante reprend :

─ Le taux de chômage au sortir de l’université est de quatre-vingts pour cent. Les vingt pour cent qui restent trouvent des places de merde. Cantonnés dans la couronne extérieure des fiefs. À servir le café à des chefs, à pisser du code inutile ! Vingt pour cent ! Juste ce qu’il faut pour pérenniser le mythe, pour faire croire que la situation est normale.

─ Tu peux y arriver, toi ! Tu peux faire changer les choses. T’es brillante. Y a jamais eu quelqu’un d’aussi intelligent que toi dans la Zone.

Les yeux globuleux de Guillem se mouillent d’un léger film lacrymal. Sa gorge est nouée. Dans dix secondes, il pisse dans son froc.

Katya hausse les épaules. Ça augmente le creux dans son dos, entre les omoplates dénudées par le débardeur. Elle assène d’une voix désabusée :

─ De toute façon, on finit toujours au four ou au compost. À quoi ça sert de travailler, quand on peut glander ?

─ Mais glander, c’est se faire chier ! Bouffer ses propres rêves merdeux, ça va un peu. Pas tout le temps. Me dis pas que tu veux pas devenir active ! Luxe, calme, sécurité : c’est ça, l’activité. Imagine la vie que tu pourrais avoir ! Tu aurais un condo rien qu’à toi toute seule, peut-être même une bulle ! Avec la thune, tu pourrais t’acheter des extensions, modifier ton corps. T’aimerais pas avoir des jambes augmentées ?

La face couturée de balafres de Guillem se chiffonne encore un peu plus avant qu’il ne reprenne :

─ Toi, tu peux faire changer les choses. Pas moi, ni Maël, ni toutes les autres larves de la Zone.

Elle l’attrape par le col du tee-shirt, le secoue d’un rapide aller-retour, le force à plier le buste et colle son visage à quelques centimètres du sien. Près de la tache de vin qui s’étale sur la joue droite.

─ Crois-tu vraiment que la vie aurait plus de sens si j’étais active ?

Il la repousse violemment, la projetant fétu chétif à un mètre de lui. Guillem est fort ; dans le quartier, c’est une des brutes les plus craintes. Une veine bat à sa tempe. Il est en colère et fait de grands gestes, déplaçant des masses d’air qui giflent Katya à son tour.

─ Peu importe que la vie ait un sens. La Zone, c’est d’la merde enrobée de fil de fer et c’est tout. Qu’est-ce qu’il nous reste ? Le suicide ou la fonce-D.

Prête à en découdre, Katya desserre les poings, phalange après phalange. U-ne a-près l’au-tre. Elle ne veut pas s’embrouiller avec son ami. Elle crache à terre et plante son regard dans le plafond.

─ Je me tire. Je viens vous voir tout à l’heure. J’espère que tu seras calmé.

Le colosse n’a pas le temps de la rattraper, la jeune femme a déjà tourné les talons. Les petites fesses dures comme de la pierre s’éloignent, sèches et dangereuses. Il hausse les épaules et va chercher la merde à un étudiant qui a maté la scène en ricanant.

***

Installé sur la confortable banquette arrière de la bulle familiale (Imperior ©, de chez ChrysBenz ™ – les avantages d’appartenir à une baronnie puissante, tout de même), Gavin apprécie la bouche chaude qui lui enserre la queue. Il jette un regard vers le bas de son ventre. Les cheveux fuchsia montent et descendent régulièrement.

À l’extérieur de l’aéronef, la ville défile en longs serpents colorés. La bulle va vite. Gavin se promène sur ses terres. Il sent la jouissance approcher. Ses reins le picotent de petits riens annonciateurs.

Le garçon se saisit brusquement des cheveux violacés, colle sans ménagement la tête sur son bas-ventre, grogne des ordres insultants. La fille déglutit bruyamment. Gavin relâche son étreinte. Elle décolle ses lèvres ventousées au pubis, lève un regard implorant.

─ Vous avez aimé ?

─ Oui, c’était très bon. Tu as bien travaillé. Je suis satisfait.

Elle se rassoit à côté du jeune seigneur. Toujours nue, elle a froid, attend l’autorisation de se rhabiller.

─ Le seul truc… heu, c’est encore quoi ton nom ?

─ Évelyne.

─ Ouais, c’est ça… Évelyne ! Le seul truc, donc, je te disais, c’est que maintenant, tu as de la semence parfaite dans ton gosier.

─ J’en suis très honorée, Maître.

─ Le problème, c’est que tu pourrais très bien avoir de sales capteurs dans ton larynx. À moins que tes tissus aient été modifiés pour s’imbiber de sperme… Je sais pas ! Tout est possible de nos jours… Enfin, toujours est-il que ça serait pas cool, tu vois. Parce que le sperme des Du Plessy ne peut pas être dispensé aux gueux.

─ Je… je vous assure, il n’en est rien. Je n’ai pas l’argent pour m’acheter des extensions.
Gavin tourne sa tête de mauvais garçon vers la fille éplorée, de plus en plus frissonnante, tétanisée par le prédateur qui la toise. Soupir théâtral, yeux levés vers le plafond capitonné, il déclame :

─ Mais tu es une pute ! Comment veux-tu que je te croie ?

Un long rasoir de trente centimètres jaillit de la gaine sous-cutanée attachée au radius de Gavin. La fille porte les mains à son cou. Du sang pisse entre ses phalanges serrées. Elle ouvre la bouche, une bulle de sang éclate. Gargouillis. Elle s’effondre sur la banquette.

Le seigneur appuie sur un bouton.

─ Henri, vous n’oublierez pas de nettoyer la bulle tout à l’heure. Poussons jusqu’à la Zone, je vous prie. Qui sait ? Avec un peu de chance, nous y trouverons peut-être encore quelque amusement. Je me fais tellement chier.

***

Lorsque Katya pousse la porte du condo, sis à un bloc Matsuny ™, elle s’est battue deux fois sur le chemin du retour. De pauvres gars qui en voulaient à ses quelques dols. Ils n’ont vu que ses poings, ses coudes et ses pieds. Les écoles de boxe thaïe sont la seule activité artisanale rentable des Zones. Le gadget qu’elle a réussi à s’acheter au marché noir n’est pas non plus étranger à son succès. Les extensions, quel pied ! Comme si on n’était plus humain. Plus seulement.

Elle traverse le couloir commun aux trois familles qui se partagent le clapier, longe les appartements des Gordoni et des Zimoun, s’arrête devant la porte marquée Bessekin. De derrière provient un braillement de bébé. Sa gorge se noue.

Un mélange d’odeurs de ras el-hanout, de vodka, de shit et de merde lui assaille le nez. Qu’elle fronce.

─ Maman ? Il faut changer la couche de Hakim… Maman ?

Zoroa gît écroulée dans son fauteuil, les bras ballants, la bouche ouverte. Un petit lac de bave a envahi l’espace entre sa lèvre pendante et ses dents jaunes. Lorsqu’elle souffle trop fort ou gémit, quelques gouttes s’échappent et tombent sur sa robe de chambre aux multiples trous. Sa main droite est coincée entre ses jambes, scindant les pans du peignoir.

Sur son crâne, la kippa étend ses pseudopodes de gel et de métal telle une méduse échouée au sommet d’une ride de sable. Comme un alien qui se serait trompé de point de fixation. Trois des prolongements sont fichés dans les minuscules connecteurs situés sous l’occiput, là où l’e-D est insérée à la naissance.

Katya se rapproche et caresse tendrement le cou de sa mère : brûlant. Ses doigts courent sur les diodes qui surmontent les connecteurs, minuscules points de chaleur.

Zoroa est connectée depuis plusieurs heures déjà. Sur un canal Matsuny ™, évidemment. Les programmes du zaibatsu ne sont pas pires que les navets que diffusent les autres corpos de divertissement, plongeant les spectateurs dans des rêves surannés, à des époques où la technologie restait compréhensible, maîtrisée, amicale. Entertainment, spectacle, vingtième siècle à gogo (Années folles et glorieuse après-guerre), univers de fantasy à l’envi, rappelant sans cesse subtilement que le monde est médiéval, rêves éveillés, émotions prémâchées…

Zoroa flotte quelque part dans l’éther, ectoplasme inutile et ignare absorbant les contenus formatés des institutions. Éponge se laissant porter par des courants qu’elle n’a pas choisis. Comme dix autres milliards de légumes incapables de s’arracher aux programmes déjà tout prêts.

Depuis qu’elle a rempli son contrat d’humaine, pondre deux larves au minimum, Zoroa a abandonné toute velléité de se maintenir en tant que personne. Ne demeurent comme joies dans son existence que les endorphines lâchées par son cerveau blessé, impropre à la dure réalité. Si elle fait encore quelques efforts pour Karim, cela fait bien longtemps qu’elle ne sait plus ce que devient Katya. Elle a passé le flambeau avant même que la course n’ait commencé pour sa fille.

Katya sent une boule serrer sa gorge d’acide constricteur. Elle expire lentement, expurge le moindre effluve d’amertume. Elle n’arrive pas à lui en vouloir. Va dans le coin cuisine et trouve une couche propre dissimulée sous un fatras de boîtes de conserve ouvertes. Revient vers Hakim qui braille dans son berceau en plastique.

Un bon gros paquet encombre la couche. Katya serre les dents et réprime un haut-le-cœur. Elle replie la couche souillée et la balance dans le vide-ordures, laissant échapper un commentaire à elle seule destinée.

─ Cadeau. Quelques kilojoules de merde pour Matsuny ™. Coprophagie et vampirisme sont les deux mamelles des corpos.

Puis elle essuie précautionneusement les fesses de Hakim. Lorsqu’elle passe la lingette sur les quelques vertèbres coccygiennes supplémentaires de son petit frère, elle ne peut s’empêcher de sourire : cette excroissance lui fait comme une deuxième petite queue. Dans tous les sens du terme.

Nettoyé, ses fesses rouges fripées façon zombie enfin propres, langé à nouveau, Hakim cesse de pleurer. Il sourit avec reconnaissance. Gazouillis. Il veut jouer avec la tête de sa sœur, qui le repose délicatement dans le berceau après lui avoir accordé ses joues quelques instants.

Elle dépose un baiser sur son front hâlé. S’approche de la minuscule oreille, et souffle doucement :

─ Si je deviens active, j’aurai suffisamment de dols pour te payer une autre mère, tu sais.

Après un dernier regard pour la chambre dévastée, Katya repart.

***

Parfait : adj. et n. (xiie; perfectus, xe; parfit, xie; p. p. et p. du v. parfaire, d’apr. lat. perfectus)

I. Qui est au plus haut, dans l’échelle des valeurs. 1. Tel qu’on ne puisse rien concevoir de meilleur. 2. Dont on n’a qu’à se louer. 3. (sens absolu) Qui réunit toutes les qualités concevables.

II. 1. Qui répond exactement, strictement à un concept. 2. (Sens étym. V. Parfaire) Qui est arrivé au terme de son évolution normale.

III. n. m 1. Littér. Perfection. 2. Ling. (1596; lat. gram. perfectum) Ensemble des formes indiquant un état présent résultant d’une action antérieure. 2. Crème glacée.

IV. 1. Subst. Les Parfaits : nom que se donnaient les hérétiques cathares. 2. Personne qui appartient à l’aristocratie, ayant reçu la meilleure éducation possible et dont les gènes sélectionnés présentent les meilleures caractéristiques pour l’exercice du pouvoir.

***

Quand Katya court, son activité mentale est une fine toile d’araignée voguant au gré de son corps échauffé. Son cerveau déploie des pensées complexes, bondissant d’un bassin synaptique à un autre.

Plac plac plac.

Concentrée, la pensée. Canalisée, la toile d’araignée. Par le souffle divin.

Les murs de béton défilent sur les côtés, salmigondis de lignes colorées noyées dans une obscurité enrouillée. Les gerbes de clarté que diffusent les rares réverbères encore en service zèbrent l’environnement de bandes jaunes qui reviennent à intervalles réguliers. Des drones volants portent les marchandises que les zonards ont commandées avec leurs allocations, en un incessant ballet à cinq mètres de hauteur, bourdonnant comme un essaim d’abeilles à la recherche d’une ruche désormais introuvable.

Katya perçoit à peine tout ça. Entre elle et le monde, la flotte. Elle flotte.

Plac plac plac.

Elle s’imagine, ombre longiligne le long d’un mur aux incessantes peintures rupestres. Les éclats de lumière qu’attrape le plaste de sa combi morpho-adaptative tracent les courbes d’une goutte de mercure se déplaçant sur du verre.

Elle voit en PiP (1) les veines pulser régulièrement le long de son cou et de ses tempes. Sent le cœur qui charrie l’énergie méthodiquement, sans à-coup. Pompe, machine perfectionnée. Les roulements continuels de tambours n’existent plus. Seul le battement du sang à ses tempes fait du sens.

Elle expire en crachant, et inspire d’une goulée rapide. Ses pieds martèlent régulièrement le bitume. Elle sue. Elle pue. Elle vit.

Plac plac plac.

Court au milieu de la route, enfile au hasard les ramifications des ruelles de la Zone. Elle ne craint rien. Son rythme est élevé. Aucune larve de la Zone ne peut la rattraper. C’est une gazelle divine, la jungle ne peut l’enserrer dans ses rets.
Ses chaussures en plastiques effleurent le sol, frappent méthodiquement la peau de la ville. Voler, même pour une demi-seconde, voler autrement que connectée. Fuck la gravité.

La lumière étranglée des réverbères brisés laisse progressivement place à la clarté multicolore des beaux quartiers de la couronne extérieure. Explosion de néons, d’hologrammes, de stimulations destinées à vanter les produits alimentant le circuit fermé. Des informations publicitaires poppent à tout va en RA (2) dans son champ de vision, bateleurs et vendeurs à la criée d’une société hypertechnologique de surconsommation, que Katya ignore. La couronne extérieure est le premier sas vers la cité. Les feds y pullulent. Cordon sanitaire.

Katya relève la tête, ouvre son esprit. Le monde revient à elle. En fond, les tambours grondent, orage distant.

Des sillons de bulles strient l’horizon proche, maillage qu’elle sait se serrer au fur et à mesure que l’on se rapproche des fiefs. Katya fait demi-tour. Pas la peine de risquer un contrôle d’e-D. Même si elle ne craint rien a priori. Son casier est vierge. Vu ses résultats scolaires, son sociotype devrait même être des plus excellents, du genre A2 : potentiel élevé à la socialisation. Une future active.

À nouveau, elle s’enfonce dans la misère de la Zone. Un monde qu’elle connaît bien, dans lequel rien ne peut lui arriver.
Jusqu’à ce que la bulle s’impose brusquement à quelques mètres devant elle. Elle est apparue en un battement de cœur. Katya ne l’a même pas entendue.

***

Ils sont douze Barons et une Baronne assemblés autour d’une table ovale dans une pièce illuminée à grand renfort de candélabres, dans le temple de bSam-yas, au Tibet. L’indo-européen prédomine. Ils ont vampirisé les attraits de la jeunesse, mais tout en eux respire le temps qui a passé. Peut-être les yeux.

De discrets serveurs font de fugaces apparitions. Tête baissée, ils vont et viennent prestement, fuyant la punition qui pourrait s’abattre sur eux.

Les Barons discutent à tour de rôle sur un ton enjoué. Leur langage est étrange, mélange de gutturales et de sifflantes. Leur gosier a été modifié pour pouvoir produire des sons qui, autrement, ne pourraient l’être. Ils parlent une langue aux accents inconnus de presque toute l’humanité. Une langue qu’autrefois on surnommait « la langue des anges ». Anges, diables, les humains n’ont jamais bien réussi à faire la différence.

Le monde appartient aux Barons. L’un d’eux se lève, porte un toast.

─ Mes Très Parfaits Barons, nous avons toutes les raisons de célébrer ce moment. La Terre tourne rond. Équilibre énergétique réussi. Seigneurs, je lève mon verre à notre maîtrise du chaos !

─ La Synarchie d’empire a enfin abouti. Notre travail a commencé il y a fort longtemps. Rappelons-nous que les nôtres ont œuvré pour notre gloire présente.

─ Un viol dont le fruit pur naît onze siècles plus tard, n’est-ce pas merveilleux ? Comme une larve de lucilie bouchère (3), à l’échelle cosmique.

Ils se repaissent de leur orgueil.

─ Sommes-nous vraiment à l’abri du chaos ? Nous ne maîtrisons pas tout. Un effet papillon imprévu et imprévisible, et tout notre travail serait réduit à néant.

L’interruption plaintive ne passe pas inaperçue.

─ Allons, Hain von Hoben, ne vous laissez pas délirer ! tranche benoîtement celui qui portait le toast. Tout est verrouillé. Nous avons mis en place une dynamique, pas un dispositif. L’énergie nécessaire pour passer les barrières sociales est hors d’atteinte des singes.

D’autres Barons poursuivent, montrant que l’opinion est largement partagée.

─ Vraiment, mon cher, imaginez le pire : nous disparaissons. Nous sommes tués par des révolutionnaires éclairés qui savent qui tire vraiment les ficelles. Eh bien ! D’une part, cela n’empêchera pas les Parfaits de continuer à régner…

─ … et d’autre part, il y aura toujours une structure pyramidale, un cercle secret qui régnera… Et ce cercle hypothétique ne pourra pas faire autrement qu’utiliser les instruments que nous avons mis au point.

─ De toute façon, cela n’arrivera pas.

Von Hoben incline la tête.

─ Vous avez raison, chers Barons… et chère Baronne Tepek. Je m’inquiète pour rien. Il y a juste que mes émissions sont régulièrement piratées par un groupe se faisant appeler « les e-troubadourz ».

─ Quel nom ridicule ! ironise l’un d’eux, sec comme une chauve-souris.

─ Je ne vous le fais pas dire. Néanmoins, nous avons remarqué une diminution anormale de notre audience ces derniers mois…

─ Nous vous avons pris des parts de marché, ne faites pas la tête.

─ Keppel, laissez-moi rire. Vos émissions sont elles aussi de moins en moins absorbées. Et ça, ce n’est pas normal.

─ Nommons une commission pour s’en occuper.

Keppel opine puis penche la tête vers sa main, paume ouverte vers le haut, visualise un point qu’il touche du doigt. Alors, ses lèvres fines comme une lame de rasoir mitraillent l’air de murmures inquiets. Il s’interrompt :

─ Vous épelez ça comment, itroubadourze ?

e.dash.t.r.o.u.b.a.d.o.u.r.z… répond von Hoben en anglais.

─ Désormais, Salomon et la S.-W. s’en chargent.

─ Deux précautions valent mieux qu’une. Ils ne feront pas long feu.

─ Cette fois, nous pouvons enfin porter notre toast.

Von Hoben acquiesce et lève sa flûte:

─ À la Synarchie !

***

Les deux feds sortent de leur bulle avec nonchalance.

Rien dans leur accoutrement ne laisse supposer qu’ils sont dangereux. Recouverts de la tête aux pieds d’une combinaison bleu sombre absorbant une grande partie de la lumière, seules leurs lunettes noires, très légères excroissances, tranchent sur leurs silhouettes lisses.

Ce sont des ombres. Mortelles. Avec les jambes arquées et la démarche lourde du représentant de la loi.

Au secours ! Judge Dredd et Robocop !

D’une clé mentale, les micro-organismes qui composent leur vêtement peuvent se combiner pour former l’arme la plus appropriée à la situation. Leurs différents capteurs (visuel, thermique, électromagnétique…) sont reliés en permanence au réseau satellite qui englobe la Terre, nourrissant d’innombrables données Salomon, l’intelligence artificielle régulatrice de la planète.

Les deux agents s’approchent de Katya, immobile, stupidement figée, les bras et les jambes légèrement écartées, la bouche grande ouverte. Katya, votre superbe et docile poupée gonflable.

L’un des flics ─ le plus grand et le plus baraqué (Katya ne peut s’empêcher de reluquer les abdominaux en tablette de chocolat quand il entre dans son champ de vision bloqué) ─ passe la main derrière la nuque de la jeune fille, en même temps qu’il hoche sa tête cagoulée.

En même temps qu’il parle, la pression invisible qui maintenait Katya immobile disparaît. Ses bras retombent ; les mains claquent sur ses cuisses fuselées.

─ Sergents Stonba et Lopez. Nos e-D vous ont été communiquées.

Comme si elle les savait depuis toujours, enfouis dans la Zone de son cerveau dédiée au stockage, Katya connaît désormais les noms, prénoms, e-D et commissariat d’affectation de ses geôliers temporaires. Stonba poursuit :

─ Katya Bessekin, vous n’êtes pas en infraction ni n’êtes suspectée d’aucun délit. Nous trouvions juste étrange votre attitude. Et puis, nous voulions aussi vous avertir qu’il semblerait qu’un meurtrier traîne dans les parages. Nous avons retrouvé un cadavre à quelques rues d’ici. Nous sommes activement à la recherche du suspect.

─ Je ne comprends pas. Vous êtes super bien équipés, rien ne vous échappe, et pourtant il y a encore des meurtres ?
Salomon est-il capable de comprendre l’ironie ? Ses analyses semblent en tenir compte. Après un bref temps de latence, la cagoule se déforme à nouveau.

─ Dans les zones de non-activité, la violence et les meurtres font partie de l’équilibre social. Une répression plus lâche aussi.

─ Évidemment. La vie d’un inactif ne prend sens que lorsqu’il part au compost, lorsqu’il devient enfin cette matière que l’on peut recycler avec profit. Peu importe le moment. Les corpos ont le temps.

─ Continuez à bien suivre vos cours de civisme, Katya Bessekin. Vous irez loin.

Les deux silhouettes tournent les talons et repartent vers leur bulle.

Katya leur adresse son plus beau majeur : le gauche.

Elle ne risque pas grand-chose. Les policiers lui tournent le dos, les logiciels considèrent qu’elle agit dans sa sphère privée, observée mais respectée. Salomon tolère l’insubordination tant qu’elle est individuelle, tant qu’elle ne se communique pas.

Sinon Katya serait déjà dans la bulle, direction ZonFed. Pas bon, la zonzon. Elle ne pourrait jamais plus devenir active.

***

Aux bords de l’image mentale dans laquelle Rodolf baigne clignotent furieusement de petits papillons jaunes. Il y en a bien une dizaine, scrupuleusement les uns en dessous des autres, avec différents niveaux de transparence, colonne dansante stroboscopique.

Rodolf se maudit d’avoir oublié de débrancher sa messagerie instantanée. Pour les dix prochaines minutes (environ), il est condamné à voir les papillons s’accumuler.

Il lui suffirait d’un geste de la main droite pour basculer l’interface en mode concentration. Hormis qu’il a désactivé la reconnaissance de forme, pour se branler tranquillement – sans faire exploser sa conscience en une mosaïque d’écrans branchés sur des zones n’ayant rien à voir entre elles.

Pour l’instant, il est en plein dedans. Deux très jolies femmes se caressent devant lui, en haletant comme jamais femmes ne halètent : comme des chiennes. L’une est une sculpturale rousse à la peau laiteuse et mouchetée, l’autre est une fine Nubienne à la peau sombre et mate. Elles se touchent depuis quelques minutes, depuis que Rodolf est entré dans l’alcôve. Non seulement son sexe est dressé par la vision de ces deux femmes qui vont bientôt s’occuper de lui (comme c’est prévu dans le scénario), mais le programme pour adulte de Moon Hubart Entertainment™ qu’il a piraté lui envoie aussi un signal subliminal renforçant son excitation.

Sa jeune bite de dix-huit ans tressaille dans sa main. Il sent le sang taper le long de la veine, taper contre sa paume refermée. Il va exploser beaucoup plus vite qu’il ne le voudrait.

Avancer. Son ectoplasme, une sorte de Vénitien à quatre bras avec masque blanc et cape noire, se rapproche des deux autres modèles 3D. Caresser. Il se voit tendre le bras et poser la main sur les hanches modélisées. Aussitôt un frisson parcourt son échine ; le programme le stimule au moment exact.

Dans son condo, Rodolf se branle de plus en plus vite. Malgré lui. Dans le programme, les deux femmes se retournent lentement et sourient :

─ Tu veux un travail de la bouche ? demande la rousse.

Son sourire dévoile des dents parfaitement alignées, des lèvres ourlées qu’elle humidifie de la pointe de la langue. En basse réalité, malgré la mauvaise traduction, Rodolf jouit. Son cerveau bouillonne, émet des signaux tellement forts que l’image a du mal à se stabiliser.

Déjà, la tristesse s’ensuit. Il n’a pas tenu très longtemps. À quoi ça sert de prendre autant de risques, si ce n’est pas pour en profiter ?

L’excitation est tombée. Index et pouce se rejoignent en un cercle : Rodolf reprend les commandes. La chaîne de cul se grise légèrement, passe à l’arrière-plan. Les papillons prennent le dessus. Rodolf trie ses messages. Ouvre le dernier en date, marqué d’un point d’exclamation. C’est Moss. Le visage de son ami prend tout l’espace de sa conscience. Et il gueule, son ami. Il gueule quelque chose comme :

─ La ligne s’est fait repérer par les Naz ! Gajdé now !

L’avertissement arrive un peu tard. La fenêtre de la chaîne érotique, dans laquelle trois marionnettes miment des accouplements un peu ridicules maintenant qu’il n’y est plus, revient brusquement à l’avant-plan.

Déjà les créatures de rêve ont fait place aux pieuvres bleues qui lancent leurs tentacules vers son ectoplasme.

Une fois qu’il sera prisonnier dans l’éther, les keufs remonteront à son emplacement physique en quelques secondes. Il est foutu. Depuis les lois anti-cybercriminalité de 2020, nommées « Lois pour la liberté électronique », inversant comme d’habitude le sens des mots, il ne fait pas bon profiter gratuitement des services payants du réseau.
Surnaturellement, la scène se fige. Rodolf, les yeux vitreux dans son condo en désordre, le front trempé sous l’interface, ne peut s’empêcher de soupirer.

─ J’y crois pas : LE bug.

Sans tarder, il s’empare de la kippa, prêt à l’arracher. Il va tout couper. Quitte à rester en catalepsie, à jamais en train de débander. À jamais en train de se vider.

Avec un peu de chance, le serveur n’aura pas le temps de le loguer une dernière fois.

Rodolf arrête son geste par réflexe. Dans l’éther, un fou médiéval est apparu. Le modèle 3D possède peu de faces (moins d’informations, ça va plus vite à trimballer dans les canaux) mais reste très bien fait. Squelette lisse, brillant, jaune et vert en grosses bandes adjacentes. Pompes pointues. Et surtout tricorne avec un grelot à chaque extrémité. Un sourire machiavélique s’étire sur son visage de pierrot lunaire et découvre deux rangées de dents pointues.
Comme par magie (car il faut être magicien pour prendre la main sur le programme des Nazguls), le fou est le seul à pouvoir se déplacer dans la scène figée. Il se saisit des tentacules des robots policiers de l’éther et les emmêle en nœuds compliqués, tout en chantonnant, comme si de rien n’était :

Excuse, bourreau de la lex
t’aime pas trop le latex
veux mettre à l’index
le sexe dans ton cortex
à défaut d’être prolixe
tu sux, Pollux, tu sux
et tu m’exaspères
Sex-addict, je m’explique dans la rixe
explose tes réflexes
dans le flux du mix
tu fixes sans complexe
l’extrême qui s’extrude du X
le sexe, fils, c’est un fix
le sexe, fils, c’est d’la boxe
le sexe, fils, c’est l’Phénix

Une fois les deux programmes neutralisés, l’ectoplasme du fou se retourne vers Rodolf-Casanova :

─ Je serais toi, je me casserais maintenant. Non, non, ne me remercie pas. E-troubadour Cardeinal, pour te servir. Un conseil, encore : c’est pas en piratant une chaîne de cul que tu auras les meilleures sensations. Essaye plutôt la vie réelle, c’est bien plus subversif.

Dans son condo, Rodolf ne se fait pas prier. Il se déconnecte de la chaîne d’une pichenette, arrache la kippa, ouvre les yeux enfin. Sa chambre reparaît, dans toute sa matérialité. Frusques éparses, déchets plastiques de nourriture lyophilisée, reliques holographiques de groupes de musique contestataires, vagues affiches vintage proto-anarchiques accrochées aux murs, bordel usuel d’un tout jeune étudiant de la Couronne. Pas un bruit à l’extérieur. Les flics ne viendront pas. Ils seraient déjà là.

Rodolf se trouve ridicule, le pantalon sur les genoux et la nouille qui pendouille.

***

Katya ne court plus. Désormais, elle marche le long des immeubles abandonnés, se glisse anguille entre les flaques d’ombre. De temps en temps, aux coins des vieux immeubles désertés, en ruine, qu’on ne se donne même pas la peine de détruire, elle croise des zonards. Trafiquants de drogues diverses et variées, d’extensions bios et mékas (overclockers), groupes d’adolescents marquant leur territoire.

Certains la matent, d’autres ne font même pas attention. Elle est intégrée à la Zone. N’a pas peur. C’est chez elle.
En approchant du bloc Matsuny™, elle se rend compte que quelque chose cloche. Deux bulles sont posées sur le parking, au milieu des squelettes métalliques, vestiges d’avant la grande otakuïsation. Avant la cherté de l’essence, avant que le peuple n’ait plus besoin de se déplacer pour nourrir les sangsues, avant que les drones ne deviennent les seuls agents de liaison entre les mondes. Katya reconnaît la bulle des feds. L’autre bulle est banale, bien que puant le fric et la suffisance, gangue de plastacier ovoïde et noire. Larve malfaisante.

Shaolin shaolin. D’une clé mentale, Katya lance son module de furtivité. Une merveille de neurodémon, dérivé du programme public de vie privée. Un patch à la limite de la légalité.

Des neurotransmetteurs sont lâchés, son hypophyse est bombardée, sa trace que pistent inlassablement les systèmes de surveillance se dilue, noyée sous des torrents de junk data. En six rapides coups de tête, elle photographie l’environnement. Shaolin Expert© traite les informations instantanément.

Dans sa conscience, le chemin idéal se trace en surbrillance verte. Elle se ramasse sur elle-même, traverse en deux enjambées une flaque de lumière malade, se perd dans l’ombre et grimpe comme un chat le long d’un lampadaire cassé. D’une courte impulsion, elle bondit dans le vide, flèche fantomatique. Ses doigts se raccrochent in extremis à une corniche et son corps s’aplatit souplement contre le béton d’un immeuble. Le rétablissement ne lui demande qu’un coup de reins puissant.

À plat ventre sur le dallage caillouteux du toit, elle surplombe la scène, à quelques mètres de distance. Les deux feds (à la voix, ils pourraient bien être ceux de tout à l’heure) discutent avec un jeune homme qui les toise dédaigneusement. La portière de la bulle qu’il occupait est relevée. La banquette arrière est maculée de sang. Katya est de plus en plus intriguée. Elle focalise ses perceptions auditives.

L’écho des voix en éclat arrive à ses tympans avec un léger décalage, ce qui donne une impression de mauvais doublage.

─ Parfait Gavin Du Plessy, pour la dernière fois, je vous prie de bien vouloir nous suivre. Le corps d’Évelyne Rahouni-Schmidt, e-D 548.697.126.397.687, a été retrouvé à cent soixante-deux mètres de votre véhicule au moment de l’interception. À l’intérieur de sa gorge a été retrouvé du sperme dont l’ADN est le vôtre. Son corps contenait des traces de molécules du cuir utilisé dans les ChrysBenz Imperior©. De très fortes présomptions d’homicide volontaire pèsent sur vous et …

─ La justice des Parfaits n’est pas de votre ressort. Vos compétences sont limitées au commun des mortels. Alors vos présomptions… je leur chie dessus ! Je ne sais même pas pourquoi je discute avec vous.

D’un grand geste de la main, le nobliau congédie les feds.

─ Vous avez mon e-D, transmettez au Tribunal des Parfaits.

Rire sardonique, sample directement pioché dans une quelconque databank de séries B. Il retourne à la bulle, comme si de rien n’était.

Les feds ont un mouvement du corps menaçant. S’arrêtent brusquement, immobilisés par un mur invisible. L’un d’eux secoue la tête. De la résignation plein le masque.

Du Plessy a déjà une fesse posée sur la banquette. Ses yeux narquois brillent d’une joie sauvage. Avant de fermer la porte, il crache :

─ Franchement, Salomon, qu’est-ce que tu me fais chier ? Je te l’ai déjà dit dix-sept fois… non dix-huit avec ce coup-ci : tu ne peux rien faire contre moi.

Parfois, il n’y a pas besoin d’explication. Il n’y a pas de raison. Cela dépend peut-être de la configuration mentale qu’on a. Une sorte de réflexe. Une limite, un cliquet qui fait qu’il y a un avant et un après. L’évidence s’impose. Il reste à vaincre la peur. Souvent, la peur l’emporte ; on oublie vite qu’on a été lâche.

Les autres fois, on a chaud aux oreilles. J’y vais, j’y vais pas ? On sait qu’on va le faire, mais on attend encore. J’y vais pas, j’y vais. Histoire de faire monter la pression. J’y vais, j’y vais. Histoire que la pensée envahisse complètement la conscience, histoire de devenir la pulsion. Le ventre est noué aussi. Bientôt, on oublie qu’on laisse parler quelque chose à l’intérieur de soi, quelque chose qui nous dépasse, un moment de cette vie mythique à laquelle l’humain n’a pas droit.

Normalement.

La première fois qu’on dit merde à ses parents. Juste avant de se battre. Avant de dire oui, ou alors non. Quand il s’agit d’abandonner la vie.

Katya se soulève sur un bras et de l’autre porte un atémi fulgurant à un ennemi invisible. Ses ongles qui n’en sont plus, composites en matière organique densifiée, partent à plus de cent cinquante kilomètres heure. Deux d’entre eux se fichent dans l’œil gauche de Gavin. Deux autres ricochent sur la carrosserie de la bulle et le dernier vient s’enfoncer profondément dans le cuir pleine peau de la banquette.

Elle entend le hurlement alors qu’elle s’enfuit, courbée en deux, bondissant plus que ne courant.

Et sourit.

***

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les feds ne l’ont pas poursuivie. Quand elle pousse la porte du condo universitaire que Guillem partage avec son frère Maël, essoufflée, elle sait déjà qu’elle ne se fera pas prendre. Peut-être que Salomon était bien trop content de donner une leçon à cette petite merde.

Les deux garçons ne lui posent pas de questions . Depuis le temps qu’ils la connaissent, ils ont appris à la respecter. Ils l’aiment bien, aussi.

Quand elle leur dit qu’elle a envie, parce qu’elle en a besoin, ils acquiescent en souriant. Leur esprit limité par l’inexpérience ne connaît pas la perversité. Ils acquiescent parce que cela les met en joie.

***

De: e-troubadour Marcabrun (125.296.876.253.37 – adresse invalide)

À : XXXX (ceci n’est pas un message pirate ! même si la corpo qui te fournit le programme n’est pas exactement consciente que j’utilise son canal – merci, merci, fallait pas)

Sujet : Zonard•e, réagis !

Les Zones ne sont pas aussi dangereuses que les farpaits veulent nous le faire croire. Les Zones ne sont pas une fatalité, l’indispensable contrepoint aux magnifiques fiefs des actifs.

Il faut bien se rendre compte que les Zones ne se sont pas mises d’elles-mêmes à l’écart des villes. Qui irait se couper volontairement de la beauté et du luxe ? Des espaces verts magnifiques dans lesquels il fait bon flâner ? De la lumière ?
De même, un habitant de la Zone ne désire pas vivre dans un climat de violence et d’insécurité. Qui voudrait vivre constamment dans une jungle ?

Pourtant les Zones existent. On les retrouve sur l’ensemble de la planète, de Rio de Janeiro à Chengdu, en passant par Rotterdam et Chicago (hormis l’Afrique bien sûr – on ne touche pas au jardin des farpaits).

Car les Paharrfaits et leurs valets ont délibérément exclu toute une partie de la population en définissant la barrière de l’activité comme la barrière « naturelle » qui séparait ceux qui avaient le droit de vivre et ceux qui avaient le droit de se traîner dans la fange.

Cela a commencé dès la fin du vingtième siècle. Centres désaffectés, banlieues reculées, campagnes dépeuplées. Déjà, des différences énormes de niveaux de vie existaient. Elles n’ont fait qu’empirer. Et comment auraient-elles pu ne pas empirer, puisque la loi des Pirfaits est : seul le meilleur gagne puisqu’il est le seul ?

Narzo, on te dit que tu n’es qu’un animal. On t’enlève le droit de vivre comme un•e humain•e parce que tu es né•e dans une Zone. Mais tu ne l’as pas demandé. Ce n’est pas ta faute.

Malgré tout, tu dois payer. Le prix fort : celui de ta vie que tu donnes aux corpos. Tu absorbes leur pensée, tu utilises leurs produits, tu finis dans leurs fours ou au compost.

On te dit, tu le vois aux informations, que tu vis dans la jungle, dans une jungle où ta vie ne pèse rien. Pas étonnant que tu méprises celle des autres.

Mais ce n’est pas la jungle. La jungle, c’est autre chose. La jungle est un écosystème, où chacun a sa place.

Tu n’es pas à ta place dans la Zone. Rejoins la jungle.

***

Ses jambes tremblent, incontrôlables, secouées de l’aine au genou. Son ventre se contracte douloureusement, les abdominaux tendent sa peau, des seins au mont de Vénus.

Katya se trouve exactement à la frontière entre le plaisir et la douleur. Douleur de l’attente du plaisir, plaisir de la douleur d’un corps traversé d’électricité. Bientôt ! Bientôt !

Elle poursuit un point obscur, le sommet de la pyramide, un sommet qui se rapproche parfois et qu’elle repousse violemment. Il reviendra, plus impétueux.

Elle ne voit rien. Ni Maël ni Guillem. Leurs peaux soyeuses, chaudes, lui communiquent toute leur énergie. Leurs sexes dans ses orifices deviennent siens, extensions de son vagin. Elle est frappée d’un soudain flash de conscience, épais et dense comme l’omniscience. La voilà ailleurs, dans un univers indéfini. Le monde, comme son corps, est une prison que rien ne peut plus libérer, si ce n’est l’amour fou. Monde, son corps, prison, amour fou, physique et spirituel. L’un en écho de l’autre. Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.

Cela fait une demi-heure que les deux garçons claquent son corps de leurs élans pendulaires vers la jouissance. Absorbés dans leur plaisir, ils ferment les yeux et grognent.

Les yeux vitreux, à cheval sur Maël et lui griffant les épaules, la kippa sur sa tête grésille dans sa gélatine. Sur le haut de sa nuque, les trente-deux diodes clignotent, minuscules points violet et orange. Lorsqu’elles passeront au vert, Katya se retrouvera dans l’éther, balancera sa LLB.

Une Logic Luv Bomb, une explosion de sensations codées dont la signature étrange perturbera les chemins habituels de l’information, créant des sautes de destination, aboutissant à de nouveaux bassins d’attraction. Pas interdit, juste mal vu.
Cette fois, les sexes de ses amis s’agitent avec une force redoublée. Ils alignent leurs crescendos. Katya, incapable de se contrôler plus longtemps, prend ses deux petits tétons entre les doigts et les pince mécaniquement. Ensemble, Guillem et Maël jouissent. Cœur liquide palpitant dans ses muqueuses. Entraînant, enfin, sa jouissance à elle.

Son cerveau s’active en des endroits encore non cartographiés (même si le séquençage du cerveau est scientifiquement déclaré complet). Un de ses programmes résidents identifie la perturbation nerveuse et déclenche l’enregistrement.
Pendant une seconde, elle ne sait plus. Ce qui se passe. Pendant une éternité, elle se retrouve en apesanteur au centre d’une sphère d’un blanc laiteux, tandis que des formes rapides défilent tout autour d’elle. Elle hurle sans dents au milieu du rien.

Alors une interférence, un nuage de flou et de pixels apparaît dans sa conscience. Katya devine un message codé à la façon dark éther. Il toque poliment à la porte, en utilisant la clé poly-RSA publique de Katya, encore indéfini, facilement éjectable. Il pousse la gentillesse jusqu’à fournir les sections des Livres sacrés du moment qu’il veut utiliser. Katya est touchée. Elle commande une procédure de déchiffrement standard. Un fou médiéval se matérialise, gros pavés de pixels blurrés qui s’affinent rapidement. Elle reconnaît l’avatar d’e-troubadour Cardeinal. Ses clochettes tintinnabulent quand il chuchote dans un souffle :

– Rendez-vous devant la station essence désaffectée à côté du shoot. Un guide te mènera au gang. Demain soir, vingt-trois heures pile. Viens si tu veux, c’est open bar.

Katya se retrouve tout aussi soudainement en basse réalité, comme au sortir d’un songe. D’ailleurs, n’a-t-elle pas rêvé ? Elle sent les deux liquides qui l’emplissent de leur viscosité, sensation éphémère, presque désagréable. La chair redevient une enveloppe palpable et autorégulée.

La tête aux cheveux ras de Maël sur son épaule, les muscles encore noués de Guillem qui palpitent dans son dos, ses poumons dont les alvéoles tentent de se rétracter, le tiraillement de ses adducteurs…

Elle relâche la tension nerveuse d’un rire bref et tapote d’une main la kippa.

─ Coupez ! C’est dans la boîte.

Guillem sort et s’écroule sur le matelas. Elle roule sur le côté et se love dans leurs bras.
Tous trois se caressent encore quelques minutes, leurs corps intimement mêlés. Puis, nue et prise de chair de poule lorsqu’elle foule le carrelage froid du conapt, Katya se rapproche de la console. Elle s’agenouille sur le tapis de prière en soie, ferme les yeux et répète trois fois la clef. Shazam !

Les diodes passent au vert. Toutes les impressions que Katya a ressenties, stockées dans le cortex préfrontal puis converties par ses différents programmes, ses neurodémons, sont transmises à la console par micro-ondes, passent sous des formes diverses dans l’éther : haïkus, images, sigils, musiques… Quelques gigabits sont envoyés dans les canaux, au petit bonheur la chance.

Katya rouvre les yeux et apostrophe gaiement les garçons :

─ Ça y est ! Boum !

***

Rodolf sait pertinemment que ce qu’il est en train de faire est dangereux. Repiquer au truc quelques heures après avoir failli se faire prendre est de la dernière imbécillité.

Excuse aussi imparable que compréhensible : Rodolf a faim. Faim de sexe, envie de jouir, même s’il voudrait bien jouir avec un autre humain et pas avec une représentation mentale. Son quotidien en école d’ingénieurs (titre ronflant, il ne s’agit que de faire de la maintenance, mais au moins, on est actif) ne lui en offre guère l’occasion : rares sont les femelles effectuant des études après seize ans, celles de son rang préférant commencer à courir le futur mari, de plusieurs années leur aîné, avec déjà la situation qui va bien. Laissant leurs contemporains sur leur faim.

Heureusement, le sexe est partout, offert, accessible. Il suffit de connaître les bons plans. Les bonnes adresses, les bordels gratuits – faut-il être débile pour payer le sexe ! Une connexion, un mot de passe « emprunté », et les portes rouges s’ouvrent sur des univers de délices.

Ultime justification qu’il trouve : il faut bien se préparer. Pour le jour où, enfin, il placera sa nouille entre les cuisses d’une fille. Ce jour-là, il passera de l’autre côté. Il n’aura plus peur. Il pourra traverser le hall de l’université en bombant le torse. Son père, qui travaille au marketing chez Real™, pourra être fier de lui. Rodolf aura cessé d’être un petit génie de l’informatique dont on ne sait pas quoi faire.

Limite si Rodolf n’envie pas ceux de la Zone. Il paraît que chez eux, tout le monde baise dès quatorze ans. Les gonzesses y sont des nymphomanes. Et elles avalent. Les Zones sont trop dangereuses pour quelqu’un comme lui, ce serait écrit en RA au-dessus de sa tête, avec une flèche pontant vers le bas : « cible ». Il n’y va pas, alors il se connecte. Peut pas faire autrement.

Rodolf ferme les yeux, effectue la séquence digitale, laisse le programme d’accueil s’ouvrir dans sa conscience. D’un geste de la main, il se propulse dans le quartier rouge. Il apparaît muni de son ectoplasme de Casanova dans une représentation d’Amsterdam. Un canal où clapote une eau verte et tranquille, bordé de maisons aux vitrines roses derrière lesquelles des prostituées prennent des poses lascives. Des colonnes d’ectoplasmes parcourent les berges dans un sens et dans l’autre. Grouillement de fourmis silencieuses.

Son regard chavire devant les promesses de stupre et de lucre. Il se met à déambuler en empruntant une des files, attendant à l’ancienne de se laisser tenter.

Soudainement, un Nazgul jaillit du ciel comme s’il déchirait un décor de théâtre, sauf que le trou se referme immédiatement derrière lui. Rodolf se fige, son cœur s’accélère. Le Naz fonce à quelques mètres devant lui et s’empare d’un avatar gris qui se débat ridiculement dans les airs alors que la pieuvre le tracte et l’emmène hors de l’univers virtuel.

La scène n’est pas inhabituelle dans le quartier. Cela arrive toutes les dix minutes environ. L’endroit est réputé pour abriter la fine fleur de la délinquance éthérée. Les Nazguls veillent de ce côté du monde, aussi implacables que les feds en basse réalité.

N’empêche, Rodolf en est encore glacé. Il a bien cru que c’était pour sa pomme. Heureusement que son programme de brouillage lui a attribué l’e-D d’un habitant non-connecté. A.K.A© est un bon petit programme de vol d’e-D, pas à dire.

Du coin de l’œil, le garçon saisit un geste d’invite, formulée par une tigresse asiatique. Il se retourne, fait un geste de la main dans l’éther et en basse réalité. La tractation est immédiate et acceptée.

Rodolf s’avance vers l’alcôve lorsqu’un tentacule l’enserre aussi fermement que brusquement.

***

─ Vous savez pourquoi je vous ai fait appeler Katya Bessekin ?

Le doyen de l’université porte bien son titre: seul l’âge a pu lui conférer un tel bide. Gras, replet, les deux mains posées sur son ventre. Il sourit et ses lèvres s’aplatissent sur sa face porcine. Ses yeux bleus délavé pétillent de suffisance.

─ Je suppose que mon attitude irrévérencieuse a encore tapé sur les nerfs d’un de vos fantoches que l’on appelle professeurs ?

Lorsque la convocation s’est enfichée dans sa conscience alors qu’elle prenait connaissance du programme de la journée, Katya a méchamment gambergé. Le trajet jusqu’au bureau du doyen lui a permis de faire le tour des accusations de crime qu’elle pouvait encourir : insolence envers professeur, incitation à la rébellion, perturbation de l’éther volontaire avec préméditation, tentative de meurtre sur un Parfait. Les deux derniers cas lui auraient valu d’être immédiatement arrêtée. Et punie. Elle ne se fait pas trop de souci.

─ Pas tout à fait. Il est bel et bien question de votre attitude… mais cela n’a rien à voir avec l’université.

Katya s’enfonce un peu plus profondément dans le fauteuil en cuir. Merde, c’est à cause du Parfait.

─ En tant que responsable de l’ensemble des étudiants de cette université, vous n’êtes pas sans le savoir, je suis aussi votre autorité légale et judiciaire. C’est à ce titre que Salomon m’a contacté.

─ Salomon ?

Katya se racle la gorge. Elle aimerait bien que sa voix soit un peu moins rauque. Que la plante de ses pieds soit un peu moins moite, aussi. Porcinet en profite pour se dresser sur les bras :

─ Oui, Salomon ! C’est vous dire si le cas est grave ! Il s’agit d’un attentat à l’ordre des choses ! Je n’ai qu’un mot à dire et vous êtes aussitôt décérébrée.

Il se rassoit en ricanant.

─ Vous êtes brillante, Katya. L’université de Tolosa a besoin qu’un de ses étudiants devienne actif. Pour les statistiques. À part vous, personne cette année n’est susceptible de rentrer dans une corpo. J’ai donc décidé de vous sauver la vie.

─ Et exactement, qu’est-ce qu’on me reprochait ? De faire du jogging ?

─ Arrêtez de faire la maligne, mademoiselle Bessekin. Lancez autant de virus déstabilisateurs dans l’éther que vous voulez, ça, on ne peut pas vous le reprocher, du moins pas encore… mais vous êtes en relation avec une bande de terroristes ! Heureusement que Salomon veille. Heureusement que je suis bon avec toi, ma petite.

D’une grande claque pas si théâtrale que ça, Katya se frappe le front. Que je suis conne ! Balancer la LLB avec l’intervention de l’autre… J’aurais juré que c’était un rêve. Mais qu’est-ce que je suis conne !

─ Ce n’est pas ma faute. Ce n’est pas moi qui les ai appelés !

─ Tais-toi ! Non seulement tu te fais tringler par deux mecs, mais en plus tu fricotes avec les e-troubadourz ? Espèce de salope !

Katya se dresse à son tour. Elle contient difficilement sa fureur et hésite à se jeter sur le doyen. Celui-ci profite de la fenêtre pour asseoir son autorité.

─ Un mot de moi et les feds t’embarquent, embarquent Hakim et Zoroa, et tout le monde se retrouve au four !

Katya courbe l’échine, domptée.

─ Voilà, c’est mieux comme ça. Tu vas être bien gentille. Je vais appeler mes gardes du corps, et tu vas faire tout ce que je te dirai de faire. Je suis bon, mais pas con, tu sais. Tu vas me payer tout de suite ta dette. J’adore regarder les gazelles se faire bouffer par des lions.

C’en est trop. Même si elle est virée de l’université, le doyen va prendre sa mandale.

Le doyen change soudainement de physionomie. Ses traits se détendent, presque bonhommes.

─ Ici Salomon. J’ai momentanément déconnecté le doyen. Je crains qu’il n’ait été en train de perdre son sang-froid.

L’étudiante est sidérée. Salomon !

─ Vous pouvez prendre les commandes d’un cerveau ?

─ Seulement de ceux des fonctionnaires. C’est un des menus inconvénients, peu connu il est vrai, qu’il faut accepter pour rentrer dans l’administration. Un bidouillage de l’e-D. Je ne m’incarne cependant qu’assez rarement. J’aimerais passer un marché avec toi.

De mieux en mieux.

─ Un deal ?

***

Lorsque Gavin Du Plessy arrive à la demeure familiale, un château du douzième siècle reconstitué, le soleil se lève. La barrière des Pyrénées empêche les rayons de venir réchauffer la froide atmosphère du matin ariégeois. Des perles de rosée s’agglutinent sur le film invisible qui protège de ses molécules autorégénératrices la roche sans lichen. Les fleurs frissonnent dans l’attente de l’éveil.

À peine la bulle s’est-elle immobilisée dans un soupir que Gavin en sort comme un diable de sa boîte.

─ Papa, putain, Papa, appelle un docteur. J’ai mal à en crever.

Guy Du Plessy, Elchanan comme il veut qu’on l’appelle désormais, arrive à petits pas rapides. Emmitouflé dans sa robe de chambre, son corps sec figé par le froid, il s’arrête à un mètre de son fils.

Gavin est à quatre pattes, gémissant, reprenant convulsivement sa respiration. Une légère flaque de sang s’est déjà formée à la verticale de son œil crevé.

Henri se tient à quelques pas de distance, impeccable, de sa livrée anthracite à sa cravate bleu roi, aussi sombre que discrète. Son visage impassible ne trahit aucune émotion.

Elchanan ne dit rien, les mâchoires serrées, trois plis lui barrant le front. Les bosses de ses tempes jouent nerveusement sous les cheveux cendrés. Sans prévenir, il balance un coup de pied dans les côtes de son fils, tandis qu’il hurle d’une voix de stentor, vibrant d’une énergie insoupçonnable chez un homme aussi fluet d’apparence :

─ Ah te voilà toi ! Tu peux être fier de toi ! Sombre imbécile ! Je t’avais dit d’arrêter ! Tu nous as foutu Salomon au cul !

Gavin, sous le coup, s’est jeté sur le côté, oubliant la douleur de son œil, replié sur lui-même. Fœtus ridicule. Beaucoup trop grand. Elchanan continue la distribution de penaltys, visant les endroits sensibles, comme au bon vieux temps, quand il avait vingt ans et qu’il se faisait la main sur des nouveaux émigrants. Han ! Han !

Il en oublierait presque que c’est son fils qu’il tabasse. Fatigué, il s’arrête enfin. Quand il cesse de siffler entre ses dents, sa voix claque comme un fouet.

─ Regarde-moi en face.

Gavin dirige approximativement dans la direction de la voix son visage barbouillé de larmes et de sang séché ou dégoulinant.

Elchenan se rapproche, se baisse, déverse une voix de fiel dans l’oreille de son enfant :

─ La justice est aveugle. Avec ton œil en moins, tu es presque juste alors. Peut-être as-tu compris… est-ce que tu as compris quelque chose cette nuit, pauvre taré ?

Gavin cesse de haleter pour balbutier :

─ Oui… oui, j’ai compris quelque chose… rien ne doit nuire à la Syn…

─ Incroyable ! Ton infirmité temporaire t’a presque rendu intelligent. Merveilleuse relation de cause à effet.
Sous la caresse de la flatterie, Gavin s’est redressé. Ses deux mains reposent sur ses genoux. Un sourire illumine sa face rougeâtre. Pour un peu, il ferait le beau.

Alors le père, sans hésiter, enfonce un doigt à l’ongle long dans la cavité énuclée de son fils, et le tourne rapidement sur lui-même comme une foreuse. Gavin sombre dans un océan de douleur.

─ Je m’assure juste que tu continueras à voir la lumière, fils.

***

Gavin se tient droit comme un I, les mains posées sur une épée d’acier, et subit l’inspection de son père sans broncher. Tête rasée, nu, le bandeau qui couvre son œil gauche sabre d’une lanière de brun incongru toute cette chair rose.
Elchanan termine son tour en tapotant les fesses de son fils.

─ Eh bien, te voilà prêt. Vive la technologie ! Te voilà réparé, tout nouvellement intelligent, et tu ne le sais pas encore, mais tu es devenu une bête de combat. Tout ça en trois heures… Je viens de faire beaucoup d’efforts pour toi. J’ai mobilisé du monde, j’y ai mis les moyens. J’espère que tu ne me décevras pas. Mais dis-moi, es-tu prêt à me succéder ? Es-tu prêt à prendre la place qui te revient de droit ?

Gavin hoche solennellement la tête. Elchenan recule de quelques pas et se rapproche d’un portail. Il tend une kippa posée sur une desserte, que Gavin ajuste à son crâne. Tandis que la main du père enclenche la connexion, il murmure :

─ Ne me déçois pas.

***

Katya sent un doigt appuyer sur un bouton, juste au niveau de ses tempes. Aussitôt, le roulement perpétuel des tambours prend possession de l’espace sonore. C’est la première manifestation du monde physique depuis qu’on lui a posé l’obturateur à la station-service, il y a environ une demi-heure. L’isolement sensoriel presque complet a été désagréable, mais profitable : elle a pu tranquillement faire le tour de son cerveau tout neuf. Elle sent en elle des potentialités qu’elle n’avait jamais osé penser. Elle a presque l’impression d’être une Parfaite, boostée, superconnectée.

Avant même de voir son environnement, elle sait qu’il y a du monde autour d’elle. Les musiciens sont à quelques centaines de mètres. Elle est donc dans la Zone.

─ Tu peux regarder, maintenant, fait une voix.

Elle se défait avec soulagement de la bande qui lui recouvrait les yeux et les oreilles. Le gel à mémoire de forme censé brouiller tout type de transmission s’avère au final insupportable au toucher, à la limite de la gerbe. Elle fait face à celui qui vient de parler. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, en pantalon de cuir noir, torse nu sous un cache-poussière. Deux longues ailes noires dépassent de son dos. Il la contemple avec dans le regard comme un éclat de gourmandise ─ comme un oiseau de proie nocturne prêt à déployer ses ailes.

Katya est surprise d’être surprise. Les modifications sont rares dans la Zone. Bien plus présentes dans les fiefs. Ce qui l’interloque, c’est qu’un zonard ait pu se payer un tel attirail.

Elle se ressaisit et d’un rapide aller-retour de la tête offre à ses extensions préfrontales toutes les données dont elles ont besoin. Topographie, nombre de personnes présentes (sur plusieurs spectres de fréquence), activités… tout est balancé dans l’éther pour analyse, directement vers la base de Salomon.

Ce n’est pas très agréable comme sensation, de n’être que l’œil qu’un autre utilise. Un chien de chasse tenu par une laisse invisible, émettant constamment des données vers les satellites de surveillance. Une taupe capable de tout voir.

Elle pince les lèvres et s’étonne du manque de protection des saltimbanques. Ils ont érigé un espace de distorsion, dans lequel ils se sont planqués, de niveau Bambi. Pas bien malins les e-troubadourz. Avec un trou de sécurité comme ça, c’est plus à une intrusion, c’est à un fist-phuck qu’ils se sont préparés. Les nazes.

Depuis que le corbac a parlé, seul le crépitement des flammes dans les tonneaux meuble la conversation. Katya en profite pour analyser la situation. Si Salomon le fait, pourquoi pas elle ?

Elle répète la clé trois fois (Mao-Sait-Tout) et passe en mode analytique (une très subtile combinaison d’analyses de type occidental intégrées à un modèle de type soufi compensé par un axiome de finitude… clamait la bizz-info… et quoi que ce baratin veuille dire, le démon marche à merveille et est un bon outil d’aide à la décision).

Aussitôt, son environnement est traité par les nanocircuits implantés dans son cerveau.

D’énormes fœtus difformes couleur anthracite flottent dans le ciel nocturne, laissant difficilement rayons lunaires percer. Katya se trouve sur une petite place au milieu de quatre gigantesques tours sombres dont la base s’orne du fin liseré orange et mouvant que cinq braseros entretiennent. Quatre routes convergent vers la cour, encombrées de carcasses de voitures rouillées et de déchets divers. Les postes d’observation sont sommaires mais bien planqués derrière des sacs de sable : les e-troubadourz se tiennent quand même sur leurs gardes.

Le groupe qui l’encercle est composé de neuf personnes : quatre femmes et cinq hommes (du moins de visu, certaines phéromones dans l’air ne confirment pas tout à fait). Six humanoïdes, dont un ou une à peine visible, grâce à une combinaison déflectrice à multifréquence, et trois modifiés pourvus de skins introuvables dans les canaux des corpos : le corbac, un sphynxtaure vraiment très incongru et une sorte de Kali. Diverses origines ethniques. Rien dans leur attitude corporelle ne laisse présager une structure sociale explicite.

Un foutu cirque.

Derrière eux se trouvent les maigres éléments d’un campement de fortune. Des matelas sales. Plusieurs consoles branchées à des antennes satellites portables. Une enceinte posée sur la carcasse d’une voiture, vestige d’un temps révolu. Rien d’autre qui ne vienne de ce siècle.

Au poids des regards qui pèsent sur elle, Katya sent confusément qu’elle doit faire le premier pas.

─ Hum… je peux savoir pourquoi vous m’avez invitée à ce rendez-vous ?

Le sphynxtaure (tronc puissant à quatre bras sur un corps de guépard, visage sympathique à la barbe de sage) lui répond à sa gauche :

─ Moi c’est Richie IX. Les raisons qui nous ont poussés à t’inviter sont multiples, en fait….

Corbac enchaîne, un féroce sourire doublant son visage acéré :

─ La première c’est que t’es bonne, Katya.

– Oh, ta bouche Cardeinal ! coupe cinglant le sphynxtaure. La première c’est que tu as bon esprit, Katya. Tu as véritablement bon esprit.

─ Vous me connaissez bien, on dirait.

─ Tu fais tout pour te faire connaître.

─ Bien vu.

Katya se détend imperceptiblement.

Pendant que Corbac tourne autour d’elle, les narines froncées, la reniflant comme un chien, Richie continue son bla-bla, limite patriarche dans son attitude,

─ La deuxième, c’est pour te parler un peu de nous. Directement. Comme ça, tu auras la version e-troubadourz, la version Salomon, la version Zone, la version Porfait…. elles sont toutes vraies. Seule leur juxtaposition donne du sens. Ça te branche ?

─ Pas qu’un peu. Vas-y, Richie, balance la sauce.

─ Pour commencer, je dirai que nous ne possédons rien. Nous ne voulons rien posséder. C’est un trait fondamental des e-troubadourz. Ensuite, nous favorisons la vie. Nous sommes vivants, c’est le tribut que nous payons à notre mise au monde. Pour le reste, je crois que nous ne nous connaissons pas d’attaches. Ce qui nous rend tellement insupportables pour ceux qui sont entravés, parce que nous existons pour eux et qu’ils n’existent pas pour nous. À moins que cela ne soit le contraire.

Un instant le visage bonhomme de Richie attrape la lumière que projette une langue de brasero, plongeant son visage dans un entrelacs de noir et d’orange. Un instant, il est un lion au collier court et agressif.

─ Je vois.

Elle a beau savoir que son corps est devenu une arme inhumaine, mortellement efficace, du moins en théorie, Katya est submergée par le doute. Serait-elle déjà découverte ? Autant effectuer le plus rapidement possible sa mission. Faire sa part du marché.

─ Et comment vous faites pour vivre, avec de beaux principes comme ça ?

Autour d’elle des rires éclatent, blessant cruellement ses oreilles. C’est encore Richie qui répond, au nom de l’assemblée.

─ Alors Salomon ? C’est donc ça qui te préoccupe ? Tu achoppes encore une fois dessus, hein ? Ha ha ha ! Tu pourras jamais capter.

****

La clairière occupe un cercle d’une quarantaine de mètres de diamètre, rond irréel découpant trop régulièrement l’opacité de la forêt aux futaies hostiles. La lumière de la pleine lune nimbe le dolmen situé au centre de la clairière d’une faible aura jaune.

L’ectoplasme de Gavin est isomorphe. Ça facilite l’immersion.

De sous la plaque de granit de la table principale, trois ombres émergent et s’approchent de l’homme nu. Elles sont encapuchonnées de lourdes toges serrées avec d’épaisses cordes de chanvre, et Gavin ne peut voir leurs visages, qu’il devine cependant eux-mêmes encagoulés. Elles portent elles aussi une épée.

Elles entourent Gavin et clament à tour de rôle :

─ Je suis, Casmaradan, ange de l’Air.

─ Je suis Talliud, ange de l’Eau.

─ Je suis Furlac, ange de la Terre. Et toi qui es-tu ?

Gavin répond, sa voix ne tremble pas :

─ Je suis Ardarel, ange du Feu.

─ Nous t’aurions tué si tu n’avais pas répondu ainsi. Suis-nous.

Il devrait trouver tout cela parfaitement ridicule. C’est juste totalement irréel, et de ce fait, prenant, prégnant. Le poids de la symbolique, peut-être. La préparation inconsciente qu’a été son éducation. L’amusement originel cède place à une certaine excitation.

Les trois silhouettes reviennent se fondre dans les ombres de la table principale, puis s’enfoncent dans le tunnel creusé en son centre. Gavin les suit, descend des marches couvertes de mousse et aboutit dans un tunnel de deux mètres de diamètre. Une torche éclaire à quelques pas devant lui les bosses suintantes de la roche qui dansent au rythme du crépitement. Les hommes ont disparu. Il ne reste plus à Gavin qu’à avancer tout droit dans les ténèbres.

Le tunnel absorbe toute lumière. Seuls les sons subsistent, sifflements et chuintements indistincts, grincements métalliques, crissements d’anneaux organiques les uns sur les autres. Gavin n’a pas été prévenu, mais il le sent confusément : il ne doit pas dévier du chemin rectiligne qu’il emprunte. La densité du tunnel est trop importante pour que quelque danger ne l’environne.

Au bout de quelques instants qui ont aussi bien pu être des heures, une clarté diffuse apparaît à l’horizon. Le tunnel débouche sur une petite grotte que l’on a tendue de voiles noirs balafrés de lames d’argent. Trente-trois bougies (Gavin sait qu’il y en a trente-trois, c’est enfoui dans sa mémoire depuis quelques heures maintenant) éclairent la scène. Au sol, des colonnes brisées gisent. Trois restent debout, l’une en face de lui, les deux autres diamétralement opposées. Au centre de la pièce est une table recouverte d’un drap noir sur lequel repose une femme, les jambes écartées. Son sexe à l’épaisse fourrure noire dessine un triangle parfait.

Gavin s’approche de la femme. Son corps plein, les plis profonds de sa peau indiquent un certain âge. Une cagoule de soie noire tenue par une corde en chanvre recouvre son visage.

Une voix sépulcrale résonne alors dans la grotte :

─ Devant toi est le compas. Il t’appartient d’apporter l’équerre pour devenir le créateur et donc le destructeur.
Sans avoir à le commander, Gavin commence à bander. Il se saisit des jambes pendantes et les ouvre avant de s’enfoncer violemment dans la femme abandonnée. Lorsqu’il sent la jouissance monter en lui, il pose les mollets de la femme, qui gémit de plus en plus fort, sur ses épaules, se penche en avant et se saisit de la corde de chanvre. Qu’il serre violemment en se cabrant en arrière alors que son sperme est expulsé. Les convulsions de la femme sont démultipliées, elle s’agite comme un pantin sur la table, désarçonnant presque Gavin. Puis elle s’arrête, tandis que l’homme tire de toutes ses forces sur le lien, son visage lui aussi convulsionné. Par la haine et l’ivresse meurtrière.

Gavin retire délicatement la cagoule de soie noire. Le visage de sa mère se découvre millimètre par millimètre, figé dans une expression d’indicible horreur, déjà bleu. Gavin hausse les épaules. C’est quand même un scénario bien naze. Les concepteurs des chans de spectacle ont vraiment de la merde dans le cerveau. Leur élite ne connaît ni originalité ni bon goût. Bref.

Il reprend son épée, la tend devant lui à deux mains, pointe vers le ciel, clame haut et fort la parole qui jaillit sans qu’il n’ait à la formuler (heureusement, parce que c’est long et chiant) :

─ Venez, Barons Serpents, venez ! Venez que nous vous embrassions, que nous vous serrions sur notre poitrine ! Il y a longtemps que nous vous connaissons et que vous nous connaissez aussi. Vos œuvres, ô bénis de notre cœur, ne sont pas toujours bonnes et belles aux yeux du singe ignorant ; mais elles seules donnent un sens à l’univers et l’empêchent d’être absurde. Vous êtes la flamme qui anime et consume, qui brûle et qui perdure. Vous ennoblissez la richesse, vous servez d’essence à l’autorité. Mourez, singes ! Usurpateurs de la Création ! Accidents de la nature ! Le premier devoir du divin incarné est de vous chasser de son esprit et de sa conscience ; car vous êtes essentiellement hostiles à notre nature, et nous ne relevons aucunement de votre autorité. Nous arrivons à la sapience malgré vous, au bien-être malgré vous. Nous croissons malgré vous. Chacun de nos progrès est une victoire dans laquelle nous écrasons votre injuste prééminence. Singes, retirez-vous ! Continuez à nous servir ! Barons, venez ! Je me fonds en vous comme vous vous fondez en moi et deviens votre griffe qui bientôt étouffera la simiesque erreur de la nature. Vengeance contre le singe ! (4)

Un ectoplasme se matérialise devant lui. Une sorte de nuage gazeux bleu, buisson ardent en forme d’oursin qui flotte à un mètre du sol. La voix sépulcrale provient de ce truc.

─ Chevalier Kadosh Melek, tu fais maintenant partie de la Sainte-Woehme. Tu possèdes l’épée et la corde de chanvre. Tu es notre bras, notre vengeance, la vengeance d’Hiram. Et une mission t’attend immédiatement. Une mission qui va te faire plaisir.

─ Oui ?

─ Nous sommes sur la piste de celle qui t’a blessé.

***

Katya a la désagréable sensation d’être un terminal vocal, d’être privée de sa parole. Plusieurs voix autour d’elles se sont élevées et se sont adressées à Salomon, pas à elle, misérable jouet entre les mains de puissances qui la dépassent.

─ L’amour, boîte de conserve, sais-tu ce que c’est ?

─ Chouffe le gadjo !

─ Eh, vieux Sal, tu sauras jamais comment qu’on fait.

─ Tu peux pas comprendre, t’es qu’une machine. Ah, si tu avais des sentiments…

─ Ton intelligence, c’est de la merdre.

─ NOM D’UNE BITE, ARRÊTEZ DE LUI PARLER. J’EXISTE, finit par hurler Katya, exaspérée.

Une fille d’une trentaine d’années (approximativement, datation pattes de canard), nue, son corps svelte entièrement recouvert d’une pellicule de vif-argent ─ seul ses cheveux blancs semblent épargnés par la modification ─ l’apaise aussitôt.

─ Si ce n’est que ça… Salomon, excuse-nous… nous devons prendre congé.

Elle salue de la main, un sourire contraint aux lèvres, la moue presque boudeuse. Envoie un baiser en direction de Katya. Elle se fige un bref instant, semble acquiescer à une voix intérieure, sourit et dit :

─ Nous sommes entre nous maintenant. Je m’appelle Silver.

─ Entre nous ? Tu veux dire que les feds ne vont pas rappliquer ?

Un homme d’une quarantaine d’années, vêtu à la mode Robin des Bois, slip sur le collant y compris, répond derrière elle.

─ Oui. L’endroit où nous nous trouvons est un peu… spécial. Nous sommes sur une anomalie. Perceptibles par certaines personnes, dirons-nous. Pas par les promoteurs immobiliers du siècle passé… mais bon, bref ! Toujours est-il qu’ici la réalité est différente. Comme dans une sorte d’hypnose. Tes senseurs ont capté ce que nous voulions qu’ils captent. Salomon a reçu les informations que nous lui communiquions. C’est tout. Et ce n’est pas exactement comme dans le plan que Salomon avait prévu…

─ À propos, coupe un homme modifié en loup-garou ─ poils dans le dos, berk, mais musculature impressionnante, avec une gueule à expression humaine ─, combien Salomon t’a-t-il donné pour nous trahir ?

─ Et ta mère, elle a reçu combien pour te chier ?

Le loup-garou couvre en deux enjambées la distance qui le sépare de Katya et s’envole vers la gorge nue. Celle-ci évite de justesse la gueule dont les canines claquent à ses oreilles. Sans le module Bruce 6.0©, elle se serait lamentablement fait déchiqueter. Merci Bruce©. En même temps qu’elle se jette en arrière avec souplesse, ses jambes partent pour un salto qui rencontre les côtes du loup. Elle se réceptionne, pieds joints. Le garçon se relève en se tenant le ventre.

Logan. Logan.

Les huit griffes nouvellement intégrées le long de ses radius jaillissent en un centième de seconde dans le prolongement de ses métacarpes.

─ Je ne pouvais pas faire autrement. C’était ça, ou ma famille passait au four. Mais si tu veux venir te faire trancher les couilles : come on punk, make my day!

Dans un rire tonitruant, un colosse taillé façon Hercule à la sauce black s’interpose entre les opposants. Ses dreadlocks sont tellement longues qu’elles lui font une cape rigide commençant sur le crâne.

─ Wow ! On se calme. Raimbaut, merci pour le divertissement. Au moins on est sûr que Katya sait se battre.

Le loup-garou recule jusqu’à sa place en grognant, oreilles pointues frémissantes et rabattues en arrière.

L’Hercule :

─ Salam, jeune fille. Moi c’est Marcabrun. Parce que Marcamarron, on en a plein la bouche.

Fier de lui, Marcabrun se tape sur le ventre tandis que sa gorge expulse un ricanement de chacal.

Jah loves! Bon ! Sérieux, c’était quoi le deal ?

─ Soit on me modifiait illico pour devenir super-taupe, soit je filais en zonzon, et ma famille… ma famille… ce bâtard m’a fait comprendre que… Et puis, Salomon m’a promis un poste influent dans une corpo… un poste à partir duquel je pourrais faire bouger les choses.

─ Classique. Bref, t’as plongé. Et maintenant, t’es infectée, en plus. T’as le traceur direct dans l’e-D. Est-ce que tu veux de l’aide ? Est-ce que tu veux nous rejoindre ?

***

Immense unité centrale, tous les éléments sont importants pour Salomon. Les moqueries des e-troubadourz, l’effondrement d’une digue en Chine, autant qu’une émeute interzone ou la vente massive par un CEO de stock-options sur le marché des corpos. Cent soixante-quatre yottaqubits de données traités par seconde. C’est beaucoup, même pour l’unique Q-ordi que les humains aient accepté de construire. Seize trillions de trillions d’électrons, isolés dans leurs cages quantiques, ça ne tient que dans quelques microns de vide, dans une ampoule de verre. Au cœur d’un accélérateur sphérique de deux mille kilomètres de diamètre, il est vrai.

Pour s’en sortir, Salomon est obligé de réduire le traitement de chaque tâche. Il a donc formé des circuits automatiques dans lesquels passent toutes les données qui se ressemblent. Au début. Lorsqu’il était dans son premier stade de développement.

Après, il a conservé ces zones de traitement analogiques spécialisées, et s’est créé en outre une partition uniquement dédiée au triage des informations. Les déjà connues passent dans le circuit analogique. Les situations inconnues passent à travers des filtres plus élaborés, plus lents, avant d’arriver à Salomon, le processeur, le cœur du Q-ordi. La lampe. Le génie.

Enfin, Salomon s’est divisé en fonctions différentes, spécialisées, et a délégué un mini-Salomon (reproduisant à son niveau la configuration adoptée par Salomon) à chaque fonction. Ainsi, il peut appeler une fonction spécialisée, lui demander le traitement d’une tâche particulière.

Ça marche dans les deux sens. Quand mini-Salomon ne s’y retrouve pas, il appelle grand frère. Et Salomon se retrouve à discuter avec lui-même.

Il lui arrive même d’utiliser les humains pour ses computations. Rarement. Pour des raisons de coût, surtout. Les animaux conscients sont des facteurs de hasard, qui demandent un minimum d’inputs pour un maximum de bruit.

Toujours est-il qu’à cette heure Salomon est en discussion avec la fonction sociétale de son intelligence. Médite (tourne en boucle tant que la variable $understood est à false) sur les Règles pour les radicaux que publia Saul Alinsky en 1971.

01. Le pouvoir n’est pas ce que tu as mais ce que l’ennemi pense que tu as.
02. Il ne faut pas sortir du champ d’expérience de ses troupes.
03. Chaque fois que cela est possible, il faut sortir du champ d’expérience de l’ennemi.
04. Laisse l’ennemi utiliser les éléments de son propre livre de référence.
05. Le ridicule est l’arme la plus efficace d’un homme.
06. Une bonne tactique donne du plaisir aux troupes.
07. Une tactique ne doit jamais devenir une routine.
08. Il faut maintenir l’adversaire en état de défense avec des actions et des tactiques différentes, utiliser toutes les opportunités du moment pour son propos.
09. Une menace est généralement plus terrifiante que la chose elle-même.
10. Le principe premier d’une tactique est de développer des opérations qui maintiendront une pression constante sur l’opposition.
11. En appuyant suffisamment fort et longtemps sur une contradiction, elle se retourne sur elle-même et devient son opposé.
12. La récompense d’une attaque réussie est une alternative constructive.
13. Décider d’une cible, se concentrer sur la cible, la personnaliser et la polariser.

***

Rappelle, rappelle-toi Katya. Tu es la fierté de ta Zone. Ils comptent sur toi. Tu vas pouvoir t’intégrer. Devenir un exemple. Faire le bonheur. L’exemple même du bonheur : une activité, un condo, une bulle. Les plaisirs superflus.

Salomon t’a fait confiance. Merde, un mythe te fait confiance !

Ils vont les tuer, si tu trahis la machine. Elle voudra se venger. La société ne peut pas supporter l’antinomie. Ils mourront de toute façon. De toute façon.

Et Zoroa ? Tu ne l’as jamais forcée à devenir une limace. Hakim, alors ? Hakim… beh ! C’est ton frère, et tu l’abandonnes, le cul plein de merde.

Moi aussi, j’ai eu le cul plein de merde. Rien ne prouve que Salomon voudra se venger. La vengeance est un sentiment humain. Salomon n’est pas humain, a autre chose à foutre qu’envoyer deux pauvres zonards au four.

Toute seule. Je m’en suis sortie toute seule. Oh, Hakim, pourras-tu me pardonner ? Petit frère avec une queue, m’en voudras-tu si je te trahis ?

Et de l’autre côté ? Un gang qu’elle ne connaît que par l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. Ils sont humains, après tout. Donc lâches, pleutres, mesquins. Ils n’ont même pas dit ce qu’ils comptaient faire d’elle. Après.

Si elle choisit d’ignorer l’aide des e-troubadourz, elle finira par rentrer dans le moule, consciente des imperfections de ce moule ; elle se contraindra, se réduira, s’ignorera au profit d’un monde qu’elle déteste. Mots ! Mots que tout cela quand il s’agit de la vie de trois personnes ! Tout est de sa faute : elle vit. Elle n’avait rien demandé. Les règles sont, ne sont pas, sont, devraient être les mêmes pour tout le monde.

Je ne suis pas responsable de toi, Hakim. Tu as tout ton destin en main, comme moi, maintenant. Je reviendrai plus tard, je te le promets. Et alors, si tu n’as pas réussi à surmonter les obstacles de la vie, je t’aiderai, petit frère. Mais je suis sûre que tu auras tout surmonté.

Elle n’est rien qu’une mission. Être humaine, fétu tournoyant dans les flots imprévisibles de la vie. Et il se trouve qu’elle doit décider maintenant si elle prend un vent nouveau et capricieux ou si elle se laisse porter par l’anticyclone de la normalité.

***

Rodolf n’en revient pas d’être encore en vie. Une insupportable migraine lui vrille les tempes, faisant danser de petits points blancs dans son champ de vision. Physiologiques, ceux-là. La basse réalité n’est que souffrance.

La kippa pendouille au bout de son bras, ses mains le brûlent comme si elles n’étaient plus constituées que de tendons.

Il vient de passer quarante minutes à décrypter le code le plus étrange qu’il lui ait jamais été donné d’approcher. Pas tout à fait de plein gré. Salomon ne lui a pas vraiment laissé le choix : casser le code enregistré à la fin d’une LLB ou la prison.

La signature de la dénommée Katya Bessekin constituait sa clé publique. Une clé de quatre kilo-octets, produit de soixante-quatre nombres premiers. Énormes, les nombres premiers. L’émetteur l’avait utilisée pour coder le message qu’il lui avait envoyé, en poly-RSA. Seule Katya et cet e-troubadour Cardeinal, dont il venait d’identifier le nom, pouvaient décoder en temps réel le message, en utilisant les facteurs de la clé, laissant l’information totalement inviolable, du moins jusqu’à ce que Rodolf la casse.

Ce n’était pas tout. Une fois décrypté, le message s’avéra encore une fois codé. Une rapide analyse des caractères substitués confirma à Rodolf que le chiffrement utilisé s’appuyait sur les Livres sacrés, qui étaient des livres de référence, des dictionnaires utilisés pour chiffrer le code original.

Dans ce procédé, chaque symbole, espace compris, d’un livre ou écrit de quelconque nature est numéroté dans son ordre d’apparition. Pour chaque symbole du message que l’on veut chiffrer, il suffit de choisir une des occurrences dans le livre de référence et de substituer le caractère original à son numéro dans le dictionnaire. Sans cette clef, le décryptage est quasiment impossible. Par exemple, si l’on considère ce paragraphe comme dictionnaire, les codes « 26,11 », « 146,100 », « 353,29 » signifient « y,o ».

Reste que l’émission pirate intervenant en temps réel, les hackers avaient dû utiliser les Livres sacrés du moment. Salomon avait fait appel à Rodolf parce qu’il savait quel corpus était en cours, à savoir : Les Pionniers du chaos de Norman Spinrad, le Hacker Manifesto, Temporary Autonomous Zone de Hakim Bey, toutes les lignes de code de la GNU Compiler Collection originale de 1984, le discours du chef indien Seattle et une recette de space cake, dans cet ordre.

Tester toutes les répartitions possibles de ce corpus, appliquer le chiffre et décider si une cohérence en ressortait, Rodolf ne le pouvait pas. Salomon, si. Après avoir effectué une somme de recherches hallucinante en environ trois secondes, la machine ressortit le message final, un simple code que n’importe quel neurodémon pouvait compiler et exécuter sous la frame pour faire naître image et son. Reconstituer le lieu de rendez-vous ne fut plus qu’une question d’instructions sommaires.

Une fois en possession de son information, l’ectoplasme de Salomon (une sorte de roi des Mille et Une Nuits habillé d’une robe étincelante, tenant une épée dans une main, une balance de l’autre) disparut aussitôt, laissant simplement ce message sous forme de fenêtre permanente flottant en arrière-plan de son programme d’accueil.

─ Tiens-toi à carreau, Rodolf.

Oh oui, jusqu’à la fin de ses jours, Rodolf se tiendra à carreau. Pas un pet plus haut que l’autre, promis, juré, craché. Des émotions comme il vient d’en avoir, merci. Combien de fois exactement a-t-il pensé mourir aujourd’hui ? Au moins deux.

Le garçon se demande quand même pourquoi Salomon a eu besoin de lui. D’accord, il y a l’habitude du milieu des hackers, les intuitions que des programmes auraient bien du mal à fabriquer… mais l’aya dispose de toutes les ressources de la planète pour ses missions. Casser un code, ce n’est pas si difficile que ça, surtout pour une déité. À moins que Salomon n’ait voulu se la jouer discrète. Que personne ne soit au courant. Ça lui va bien, à Rodolf, ce secret.

Il a besoin de se confier. Moss a toujours été son confident. Pas question d’utiliser encore une fois l’éther. Assez pour aujourd’hui. Rodolf étend la main jusqu’au portable (oui, encore aujourd’hui on se sert de cette survivance de la préhistoire de la communication : on ne peut pas être connecté en permanence et les messages passés par ce vecteur demeurent beaucoup moins surveillés, seulement de manière résiduelle).

─ Moss, commande Rodolf.

Il attend quelques instants, et la voix de son ami résonne enfin à son oreille. Malheureusement, c’est la messagerie vocale.

─ Yo, c’est Moss, laissez-moi un message et je vous rappellerai. Sinon, viendez me voir dans le royaume de Britania, mon nom est Paladin Rolland.

Rodolf s’apprête à couper de dépit. La porte de son condo éclate alors avec fracas. Trois ombres filent dans la pièce, plus rapides que les bouts de bois qui volettent. Quand la porte arrive à terre, deux des hommes lui ont saisi les bras et le troisième lui tire les cheveux en arrière. Le téléphone a chu.

La gorge tendue à craquer, sa pomme d’Adam déglutissant au ralenti, Rodolf ne voit plus qu’un ovale de latex noir, duquel se détache au niveau des yeux une barre opaque au marron très foncé. Qui, étrangement, manque de symétrie. L’ovale se déforme et une voix glaciale tonne :

─ Où ont-ils rendez-vous ?

Rodolf n’a pas besoin qu’on lui fasse un dessin. Les ninjas cherchent la même chose que Salomon.

─ De… de quel côté êtes-vous ?

─ Du bon, grince un des hommes qui lui immobilisent les bras, tout en sortant d’un fourreau collé à son dos une immense tenaille.

Dans le même mouvement, l’homme effectue un tour de poignet. L’instrument s’arrête à quelques centimètres des dents de Rodolf. La pince s’ouvre au ralenti, ses dents tranchantes plus menaçantes que la pelle d’une excavatrice, plante carnivore métallique.

Rodolf n’a pas envie de mourir, mais ces intrus lui déplaisent souverainement. Même s’il doit en crever, il ne leur dira rien.

─ Je répète, où ont-ils rendez-vous ?

Le hacker serre les mâchoires et cligne des yeux. Jusqu’à ce que le premier coup de métal fasse sauter l’émail.

***

─ Comment faut-il faire, exactement, pour rentrer dans votre groupe ?

Richie montre largement sa satisfaction, de deux commissures remontées :

Yes, I! Le vouloir est largement suffisant. Je dois juste te prévenir : la vie chez nous n’est facile qu’à condition qu’on le veuille. C’est un rêve tant qu’on rêve. Sinon, ça s’apparente à un cauchemar.

Katya balaie d’un geste énervé la question.

Da igual.

─ Il y a autre chose… Katya… es-tu prête à te débarrasser de ton e-D ?

Un silence de mort suit la question.

– Mais sans elle je ne peux plus aller dans l’éther ! Plus aucun canal ne me voudra ! Et vous, vous vous en passez ?
Raimbaut jappe depuis sa place.

─ T’as confiance ou pas ? Arrête tes simagrées ! On l’a tous balancée !

Katya hésite. Sans e-D on n’existe plus. La clé contient tout : numéro d’immatriculation planétaire, informations médicales, études, emploi, situation bancaire… tout ! Sans elle, plus aucun commerce ne peut vous reconnaître, les feds vous arrêtent sans sommation, plus rien ne marche.

Elle sent les regards s’intensifier sur sa nuque, la chauffant plus qu’aucun transfert. Les visages en face d’elle se ferment. Attitude clairement agressive. Les e-troubadourz se préparent au combat.

─ OK. Faites-moi sauter cette merde.

La chape de tension qui empoissait l’atmosphère disparaît aussitôt.

─ B2B, tu peux t’en occuper, steupl’ ?

Robin des Bois s’approche d’elle, une mallette en fer à la main. Il la pose aux pieds de Katya, l’ouvre et extrait un tournevis et une pipette remplie d’un liquide vert des protections en mousse.

─ Détends-toi, ça ne va prendre que quelques instants. Et ça ne fait pas mal. Peux-tu t’agenouiller, s’il te plaît ?

Katya se met en position et baisse la tête, pâle, limite verdâtre. B2B prend la pipette d’une main. De l’autre, il dégage précautionneusement les cheveux qui encombrent le haut du cou de la zonarde. Ses doigts calleux sont doux. Il enjambe Katya au niveau de l’épaule, solidement planté au-dessus d’elle, et resserre ses cuisses avec une force insoupçonnée. Étau implacable.

Quelques gouttes du liquide s’échappent de la pipette et s’écrasent lourdement sur le cuir chevelu, là où les diodes clignotent. Aussitôt, les millions de nanobots contenus dans les moles du liquide actif s’attaquent à la peau, défaisant les structures qui enchâssent l’e-D à son hôte. Fourmillement et grésillement. Katya a l’impression que des milliers d’épingles sont enfoncées dans sa nuque par un acupuncteur sadique. Secousses épileptiques. Les jambes noueuses de l’homme l’empêchent de bouger.

La chair de la jeune fille disparaît sur trois millimètres d’épaisseur, laissant la place à une plaque brune de deux centimètres de côté. Une multitude de fils en microfibre optique courent du composant vers le cerveau. Ceux qui viennent d’être dégagés battent l’air dans un sifflement obscène. Un cloporte encore vivant incrusté dans la nuque. Katya retient un gémissement. B2B prend alors le tournevis et projette un mince faisceau laser sur le composant électro-organique. Une odeur de métal en fusion, mâtiné de chair carbonisée, parfaitement dégueulasse, salue la réussite de l’opération.

Katya manque gerber en même temps qu’elle sent comme un poids disparaître de ses perceptions. Comme si les choses devenaient plus claires.

L’e-troubadour reprend la pipette, appuie sur un bouton et lâche à nouveau quelques gouttes du composé. La peau de Katya se reforme en moins de dix secondes, sans laisser aucune trace de l’opération. En haut de son cou, les diodes ont disparu. Puis B2B part, toujours sans mot dire, laissant Katya se relever en tremblant.

Le cercle autour d’elle se désagrège. Tous viennent lui presser l’épaule, lui caresser les cheveux, déposer un baiser sur sa nuque libérée, établir le contact, la bénir. Une très grande femme asiatique vêtue d’un sari rouge vient s’enrouler autour de ses pieds, lascivement étendue sur l’asphalte. Elle roucoule.

─ Bienvenue parmi nous, e-trobairitz Katya. Tu pourras changer de nom si tu veux. Mais c’est pour plus tard. Je m’appelle Béatriz. Il y a aussi Silver, qui a déco Salomon, Lilva, la femme invisible, Flamence, notre assassine, et chez les couilles, enfin, façon de parler, Richie, Raimbaut, Cardeinal, B2B et Marcabrun, mais tu les connais déjà. Tu auras l’occasion de faire mieux connaissance plus tard. Le temps court. Il nous reste encore deux choses à faire.

─ Deux choses ?

─ La première, c’est de fêter ta venue. Marcabrun ? Muzak !

****

Son corps n’est plus qu’une plaie suintante de viscosité. Abruti de douleur, les membres brisés, Rodolf est étalé dans son conapt dévasté. Vaguement, il sent un goût de rouille imprégner sa bouche, se mêler à l’amertume d’avoir lâché le morceau. Il voudrait ramper, mais il sent la vie qui s’échappe des plaies, le monde rétrécir, rétrécir jusqu’à n’être plus qu’un tout petit point vaguement lumineux dans un océan de ténèbres. Il voudrait être colère, il voudrait trouver cela injuste, qu’un gars de la classe aisée, mais pas complètement, qui a quelques convictions humanistes, qui a, certes, un peu bidouillé l’éther mais franchement, c’est pas méchant, qui a juste une immense frustration sexuelle et beaucoup d’amour à donner ; oui, que ce gars-là doive mourir, c’est pas cool du tout, surtout que c’est lui. La colère se refuse pourtant, eau se transformant en sable lorsqu’il approche la main. Il se sent las.

C’est à peine s’il entend des pas s’approcher, des voix s’affoler. Les ondes sonores dessinent leurs courbes immiscibles dans la poisse noire qui l’entoure. Il attrape quelques bribes.

─ Pourvu que ce ne soit pas trop tard. Les tambours avaient raison. La S.-W. est passée ici. Il va crever.

─ On essaye l’exaltation ? L’upload total ?

─ Personne ne l’a jamais fait.

─ Je ne sais pas que c’est impossible, alors je le fais.

Sa dernière sensation est familière : celle de la kippa qui vient s’enficher dans son e-D, gélatine fraîche quand son corps n’est plus qu’une pile en train de se vider.

***

Une pluie de tamtams s’abat sur la place. Puissants, présents, tangibles. Une tribu de musiciens les entoure. Ils battent un rythme allegro et obsédant aux ondes qui font frémir l’intérieur des entrailles. Une rythmique plus organique se superpose à cette première ligne. Des boucles électroniques se lèvent progressivement à l’arrière-fond, d’abord isolées, puis de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées.

Les e-troubadourz battent la mesure avec leur corps. Les flammes des tonneaux gagnent en intensité, découpant les visages de vagues d’ombre. À ce petit jeu-là, c’est la fille à huit bras qui l’emporte. Chacun de ses membres suit une des lignes mélodiques, représentation ondulante de la pulsation. Ses bracelets d’argents sont des pixels allumés sur l’écran de l’obscurité.

Puis les guitares strient le beat de leur électricité sèche. Un riff de quelques mesures se répétant à l’infini.

Yeah, le remix d’une antiquité.

La voix, tranchante, exaltée, énergique, intempestive, vindicative et pourtant sûre d’elle frappe les tympans de toute sa rage maîtrisée.

Nous sommes les rebelles
Nous marchons libres dans la rue
La jungle nous appelle
Rassemblons toutes nos tribus
Rejoins notre raïa
Nous ne sommes pas des soldats
Ici y a pas de chef
Tous dans les mêmes galères
Nous vivons comme en Afrique
Au rythme de nos musiques
La jungle nous appelle
Pour une vie nouvelle
Nous rejetons le système
Et les prisons nous attendent
Nous sommes les rebelles
Nous ne nous laiss’rons pas prendre
Nous sommes les rois de la fête
Sauvages et fiers de l’être (5)

Katya se surprend à sautiller sur place, en totale communion avec les autres. Elle a chaud, le sang tape violemment à ses tempes. Une très forte odeur de beuh vient lui frapper les narines.

Pendant une dizaine de minutes, le monde se brouille, se débrouille sans elle. Retrouvant les gestes enfouis dans l’accumulation de ses mouvements, elle danse, danse comme la flamme qu’elle est. Ses mains découpant l’espace environnant. Ses pieds s’arrimant aux pics telluriques que lui désigne l’ivresse. Énergie, volonté concentrée, elle jouit enfin de sa liberté. La mort n’est rien qu’une danse un peu lente.

Les sons finissent par s’apaiser. Le groupe aussi. Enchaînement sur de l’enochian speed, plus léger. On peut se parler.

Katya :

─ Et maintenant, c’était quoi la deuxième chose au programme ?

B2B est le plus proche d’elle. Il fronce ses sourcils broussailleux, se tire la barbichette et sourit.

─ Je crois bien qu’ils arrivent. La S.-W. On savait qu’il finirait par te loger. Tiens, prends cette kippa. Et prépare-toi à mener deux combats simultanément.

─ En haute et en basse réalité ? Mais je n’ai jamais essayé !

─ Il faut bien une première fois

Puis Robin des Bois farfouille dans un gourbi étalé sur un tonneau et en sort une fiole aérosol. Il la tend à Katya.

─ Ça va t’aider grave. Cocktails de boosters, tu vas pouvoir te connecter en full sur notre sous-réseau. Bien meilleur que l’éther, ivresse beaucoup plus douce. Et dépêche-toi d’aspirer tout ça, les voilà !

***

Lumière éclatante, affadissant les couleurs chatoyantes de son excès de lux. Ciel peinture pastel et soleil doré comme un citron vert.

C’est une fractale de Mandelbrot, une Julia blanche avec sa petite tête ronde sur son gros corps non moins rond. Elle se découpe nettement, intense, au coude d’un sillage bleu. L’oiseau Rodolf s’en approche à toute vitesse. Avalé par ce symbole de l’infini mal proportionné. Le vent balafre ses joues, sa peau tirée en arrière depuis le haut du crâne.
Plus il se rapproche de la Julia, plus le grondement se précise. Le bruit que ferait un monde s’écroulant sur lui-même.
Bientôt, son champ de vision n’englobe plus le contour de la forme. Il devine les palmiers, la mousse de couleur rouille, les îlots de terre griffés de vert émergeant du long ruban d’eau.

Il s’arrête là, pris dans un arc-en-ciel, ivre du bruit de l’artère, sentant la Terre. Alors qu’il est dans l’éther. Étrange paradoxe. Ou bien est-ce vraiment l’éther, ou autre chose ?

Plus il s’en rapproche, plus il devient une de ces gouttes s’élevant depuis le bassin de réception de la gigantesque cataracte. Se fond en elles, se rapproche de la source. Ici, la rivière Iguaçu se vomit dessus le long du canyon qu’on appelle la Gorge-du-Diable. Soixante et un mètres de haut et quatre kilomètres de long. Rodolf est une goutte d’eau, sortie de la continuité, écrasé sur les autres molécules, expulsé en l’air.

Une goutte qui file au niveau des étages taillés dans la falaise, enchaînement de chutes entrecoupées de langues de jungle.

Rodolf fonce vers la frontière ultime, l’horizon marquant la limite du connu, le bord du monde et de la pensée. Celle dont on ne sait pas ce qui se trouve au-delà. Il n’a jamais été si heureux.

***

Il a fallu quelques instants à Katya pour comprendre que la kippa utilisait une ancienne interface. Exit la reconnaissance encéphalique globale, seulement la vieille technique de la commande corporelle analogique. Si l’on gagne en vitesse de traitement (la kippa scanne une zone corticale localisée), cela demande un effort de codage intense de la part de l’utilisateur. Chaque geste de l’ectoplasme est commandé par les bras, les mains et les pieds.

Mieux vaut être agile, dextre et endurant. Parce qu’il s’agit de bouger chaque phalange, de pouvoir diriger à la baguette chaque articulation, de les orienter dans l’espace, en des séries de prises incessantes, sans se tromper. Des katas pour les doigts. Pas facile quand des griffes de trente centimètres prolongent les métacarpes.

Dans l’arène, les ombres fusent. Dans l’éther, c’est un vid-jeu de baston aussi. Finie, la réflexion. L’action, seule, envahit le moment présent.

Les yeux grands ouverts, Katya réagit instinctivement dans un environnement fou, où chaque mouvement équivaut à un danger mortel. Une dizaine d’hommes en noir les a assaillis, épée à la main. Heureux temps où les armes à distance sont si aisément neutralisées qu’on en est revenu au combat au corps-à-corps et à l’arme blanche. Même si les lames sont de plastacier enduit d’un film de nano-enzymes instantanément disruptives.

Un deuxième plan est superposé dans sa conscience. Son ectoplasme se bat lui aussi, pour survivre, pour ne pas se retrouver corrompu par le suc corrosif des représentations ennemies. Ne pas se faire hacher en lambeaux de chair, ne pas se disperser en petits bouts de codes dépréciés.

Alors frapper. Alors anticiper. Bouger ses petits doigts en même temps que l’on frappe, pour continuer à diriger l’ectoplasme, pendant ce dixième de seconde où les mouvements ne peuvent que se finir, où il n’y a pas moyen de placer une nouvelle commande. Sans cesse alterner les plans.

Les boosters assurent. Elle a largement le temps de penser. Contorsion du buste. Replier jambe. Frapper du droit. Saut arrière. Coup de boule. Détendre jambe. Sauter. Frapper. Saut latéral droite. Se baisser. Reviens, putain de jambe, reviens en arrière. Où j’en suis ? Saut arrière. Saut arrière. Saut arrière. Saut arrière. Un sur le côté. Deux devant. Frapper bras droit. Stop. Frapper bras gauche. Coup de pied bas. Un de moins. Frapper, frapper, frapper. Rester dans le flow.

Corps et ectoplasme se teintent de taches sombres. Du sang, des pixels. L’air bruisse et gémit. Vingtaine de corps dans une mêlée furieuse, non sans grâce. Styles différents : B2B hurlant sa folie sanguinaire, Cardeinal piquant au ras des pâquerettes, ses ailes coupant tout ce qu’elles peuvent couper. Les ombres noires combattent différemment. Un peu empruntés, stylisés façon escrime dix-septième siècle, les mouvements. Compensant leur guindage par la traîtrise. Les lames privilégient les tendons, brillent dans les dos, cherchent la gorge bien trop consciente de la menace.

Des silhouettes tombent. Les agresseurs refluent sous la danse furieuse des poètes de la rue. Une culture du combat peaufinée sur des générations claque le beignet des aristos. Plus les rangs cèdent, plus la joie des e-troubadourz grandit, malgré les entailles profondes qui les lardent. Ils peuvent prendre de la distance, minant encore un peu plus l’énergie de leurs adversaires. Des quolibets fusent.

La Kali prend un tueur dans deux de ses bras pendant que les six autres tirent, pincent, baffent. Silver, de son stylet d’argent, tranche les bourses et la vie des pantins en noir, dont le seul signe notable est la corde de chanvre qui les ceint.
Alors qu’ils étaient légion jusqu’à maintenant, Katya se retrouve aux prises avec un seul adversaire. Elle l’a reconnu immédiatement, le Gavin, la merde qu’elle a tantôt écrasé de sa botte secrète. Elle a ricané quand elle a constaté que son bandeau oculaire était un peu plus sombre à gauche.

Ils se sont reculés, en basse réalité et dans l’éther. Se tournant l’un autour de l’autre, gladiateurs modernes. Griffes contre épée. Les unes trop courtes mais lestes, l’autre lourde et couverte de sang.

Ils halètent. Les ectoplasmes grésillent lorsque leur concentration diminue. Ils se préparent pour l’assaut final, celui qui en laissera un sur le carreau.

Ha ha ! Dans deux secondes, il me dit que c’est mon frère et le film est parfait.

Dans tous les plans, deux volontés se jettent l’une sur l’autre dans une explosion d’énergie et d’étincelles. Le mouvement originel de la pensée. La destruction et la naissance. La rencontre impossible de deux infinis en un point émettant des vagues de haine, de douleur, de joie et d’amour.

Wow !

***

Ses pieds sont posés sur une planche invisible, qui file à plus de cent kilomètres heure. La vitesse déforme son visage, appuie lourdement sur ses jambes arquées et sur son buste penché. Ses pieds pivotent sans arrêt, constamment obligés de retrouver le point d’équilibre difficilement obtenu. Le paysage défile inutile sur le bord de son champ de vision.

Éviter les rochers qui se dressent sur le chemin et qui n’apparaissent qu’au dernier moment n’est pas de tout repos. Une concentration maximale est nécessaire pour distinguer la forme brune qui se matérialise brusquement dans un paysage incessamment mouvant de bleu et de mousse blanche. Le corps exploité dans sa dimension d’amortisseur biologique. Sauf qu’il n’y a plus de corps.

Le grondement s’amplifie, la rivière n’est plus qu’un maelström furieux d’écume. La vitesse augmente de plus en plus. La planche invisible menace de se renverser à chaque instant. Risible embarcation au milieu de vagues qui ne cessent de grandir, atteignant maintenant deux mètres.

Le bord du monde approche. Au-delà de la barrière rageuse, le ciel est d’un azur scintillant. Promesse de libération pour des muscles fatigués de tirer dans tous les sens. Catapultée au-dessus de la gigantesque cascade, Katya sent le vent et les embruns la fouetter une dernière fois.

Alors que, dans la basse réalité, une lame entre avec violence un peu au-dessus de sa hanche et que ses griffes rencontrent la résistance d’une masse de chair, elle hurle sauvagement en se jetant dans le soleil.

***

La jungle nous appelle
Pour une vie nouvelle
Nous rejetons le système
Et les prisons nous attendent
Nous sommes les rebelles
Nous ne nous laiss’rons pas prendre


(1) Picture in picture
(2) Réalité augmentée
(3) Mouche-vampire (Cochliomyia omnivorax) : ses asticots se développent à partir des tissus des animaux à sang chaud dans les plaies desquels ils ont été pondus.
(4) Cette litanie utilise comme support le supposé discours du chevalier Kadosh, imputé à Proudhon par Léo Taxil.
(5) Bérurier Noir, « Les rebelles », Concerto pour détraqués.


Cette novella a été écrite par e-troubadour marco, dont le testament se trouve ici, au début des années 2000.


Remerciements à : . (SansNom00), , Essence, Lila Vert, Reverie, Selenacht, Le vol du Phoenix, pour leurs lectures et apports.

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A propos Marc Mahé Pestka

Ecrivain, game designer, explorateur de littérature interactive depuis quelques décennies, déjà.

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